Dans le contexte d’accélération des mutations industrielles, la région Aquitaine se retrouve face à des défis majeurs qui concernent directement l’emploi et la protection des travailleurs. Les enjeux principaux incluent la transformation de secteurs historiques (aéronautique, agroalimentaire, chimie), l’essor de nouvelles filières (hydrogène, numérique, économie circulaire), la nécessité de former et accompagner les salariées et salariés dans ces transitions, la problématique du maintien de l’emploi local et de la lutte contre la précarité, ainsi que la capacité des syndicats et du dialogue social à anticiper les besoins concrets. Cette situation exige des réponses collectives et coordonnées afin d’assurer une transition juste et inclusive pour toutes et tous.

Introduction

Depuis plus d’un siècle, l’Aquitaine – élargie aujourd’hui à la Nouvelle-Aquitaine – vit au rythme de l’industrie. Entre les usines aéronautiques de la métropole bordelaise, les entreprises chimiques du bassin de Lacq et les usines agroalimentaires du Lot-et-Garonne, les racines industrielles de la région font partie de son identité sociale. Mais aujourd’hui, la transition industrielle s’accélère, portée par les défis environnementaux, la numérisation de l’économie et la mondialisation des échanges. La question n’est plus de savoir si l’industrie doit évoluer, mais comment cette évolution va transformer l’emploi, la vie des salarié·es, et plus largement le visage du territoire.

Transition industrielle : de quoi parle-t-on en Aquitaine ?

La transition industrielle désigne l’ensemble des mutations économiques, technologiques et organisationnelles qui touchent les sites de production, les filières et l’emploi industriel. Dans notre région, cette transition s’articule autour de plusieurs axes :

  • Modernisation des sites existants (robotisation, digitalisation, intelligence artificielle)
  • Décarbonation de l’industrie (réduction de l’empreinte carbone, développement de l’éco-conception)
  • Développement de filières émergentes (hydrogène vert, énergies renouvelables, batteries, économie circulaire)
  • Adaptation des compétences et reconversion des travailleurs
  • Restructuration des bassins industriels : apparition de nouveaux métiers, mais aussi fermeture de sites ou réduction d’effectifs

La transition industrielle s’appuie sur la stratégie nationale France 2030 et des dispositifs spécifiques en région (plan « Usine du Futur », clusters, pôles de compétitivité), tout en s’inscrivant dans la dynamique plus large des transitions écologique et numérique.

Panorama sectoriel : forces, faiblesses et nouvelle dynamique

Certains secteurs historiques subissent de plein fouet les mutations. D’autres apparaissent comme des relais de croissance porteurs :

Secteur Tendance Enjeux pour l'emploi Évolution récente
Aéronautique Reprise post-Covid, forte digitalisation, pression sur la décarbonation Réorientation vers l’avion vert, perte d’emplois sur fonctions non stratégiques, besoin de formation continue
  • Airbus : recrutements sur des métiers nouveaux, mais suppressions dans la sous-traitance (INSEE, 2023)
  • A380 et moteurs : reconversions massives
Chimie / Pharmacie Transitions écologiques et sécurité sanitaire Formation à la gestion du risque, nouveaux process verts Investissements dans le Basque pour la chimie durable (Nouvelle-Aquitaine Développement)
Agroalimentaire Robotisation, traçabilité, adaptation aux circuits courts Apparition de nouveaux métiers numériques, fragilisation des emplois non qualifiés Création de plateformes logistiques ; perte de 2 000 emplois sur la décennie en transformation traditionnelle (INSEE)
Énergie & Environnement Montée en puissance des renouvelables (hydrogène, éolien) Création de filières ; emplois à qualifier ; défis d’attractivité Le projet Hydrogène en Adour (H2V) promet 400 emplois directs (Sud Ouest, 2023)

Quelles conséquences sur l’emploi ? Chiffres, tendances et réalités de terrain

En Nouvelle-Aquitaine, l’industrie représente près de 14 % de l’emploi salarié, un chiffre supérieur à la moyenne nationale (INSEE, octobre 2023). Cependant, la ventilation sectorielle évolue rapidement, et les disparités territoriales se creusent.

  • Métropole bordelaise : Transformation numérique forte, maintien de l’attractivité dans l’aéronautique et les biotechnologies, mais montée des inégalités d’accès à l’emploi qualifié.
  • Bassin de Lacq – Pau : Basculement du gaz vers la chimie “verte”, montée en compétences imposée pour maintenir les postes existants.
  • Pays basque : Fertilité du tissu PME, mais exposition aux aléas économiques des donneurs d’ordres ; vitalité des coopératives (Scop, Scic).
  • Médoc, Vallée de la Dordogne : Risque de désertification industrielle, malgré des réussites dans l’économie circulaire et la relocalisation (Atelier Remuménage, initiatives locales soutenues par la Région).

Les données régionales (Insee, Pôle emploi, DREAL) font apparaître trois dynamiques clés :

  1. Diminution structurelle du nombre d’emplois dans l’industrie classique (-3 % entre 2010 et 2020).
  2. Hausse des recrutements qualifiés (ingénieur·es, technicien·nes maintenance, chef·fes de projet en transition énergétique).
  3. Risque de précarisation pour celles et ceux dont le métier est obsolète ou non transférable rapidement (opérateurs de production, maintenance dite “classique”).

Quels métiers émergent ? Formations et nouveaux défis pour les travailleurs

Le principal enjeu, dans cette transition, est la capacité à anticiper l’évolution des métiers et des compétences :

  • Techniciens et techniciennes « verts » (installateurs d’équipements éco-conçus, experts en maintenance des éoliennes)
  • Opérateurs numériques (robotique, programmation industrielle, cybersécurité de l’industrie)
  • Spécialistes R&D matériaux durables, chimie verte, production d’énergie renouvelable
  • Accompagnants de la transition (conseillers en mobilité professionnelle, experts de l’économie circulaire, chargés de mission transition)

L’Aquitaine investit fortement dans la formation (Plan régional formation, dispositifs Transitions Pro, Écoles de la 2e Chance). Mais l’enjeu du “temps de la reconversion” reste crucial : selon une étude de l’Apec (2023), seul 1 salarié sur 2 se sent suffisamment accompagné dans sa transition professionnelle.

Point d’attention syndicale : le risque qualité des nouveaux emplois. Beaucoup de postes créés dans les nouvelles filières peinent à offrir des garanties de stabilité et de bons niveaux de rémunération.

Dialogue social et accompagnement : quels leviers pour une transition inclusive ?

La réussite de la transition industrielle passe par un dialogue social réinventé, robuste et transparent. Plusieurs leviers sont mobilisés en Aquitaine :

  • Comités régionaux pour l’emploi et la formation professionnelle, qui réunissent syndicats, employeurs, collectivités et services de l’État
  • Cellules de reclassement, co-construites lors des PSE ou des mutations de site
  • Accompagnement syndical à la carte : mise en place de permanences d’information, de droits à la formation, d’alertes précoces sur les transitions à venir
  • Échanges interprofessionnels via les branches, les collèges du CESER et les initiatives comme l’Alliance pour la Transition Industrielle (Nouvelle-Aquitaine)

Des obstacles subsistent : décalage entre les besoins réels et l’offre de formation, manque de repères pour les salarié·es les moins qualifiés, difficultés d’accès aux outils numériques pour les plus fragilisés, inégale implication des entreprises dans l’effort de sécurisation des parcours professionnels.

Territoires, solidarités et pistes pour demain

L’enjeu majeur demeure la capacité à garantir la solidarité territoriale, en évitant que certains bassins industriels ne deviennent des “zones blanches” privées d’emplois et de perspectives. La région expérimente plusieurs solutions :

  • Création de “Territoires d’industrie” (Labellisation nationale – Marmande, Libourne, Pau-Lacq-Orthez, etc.), orientés vers l’innovation, la mutualisation et la relocalisation industrielle
  • Appui à l’entrepreneuriat coopératif ou collectif (tissu de Scop/Scic, “fabriques à initiatives”)
  • Accélération de l’économie circulaire (usines de recyclage textiles, valorisation des déchets biosourcés)
  • Renforcement du “droit à la transition” pour les salarié·es comme pour les territoires

C’est aussi l’occasion de réfléchir aux solutions concrètes pour que cette transition soit vécue comme une opportunité, et non une menace :

  • Assurer à chaque travailleur et travailleuse un accès réel à la formation, sans obstacles administratifs ni discriminations territoriales
  • Expérimenter de nouveaux dispositifs d’accompagnement financier pendant les périodes de reconversion
  • Construire des passerelles entre les filières historiques et les nouveaux métiers, pour ne laisser personne sur le bord du chemin

Perspectives et voix collectives pour l’Aquitaine

L’avenir industriel de l’Aquitaine dépendra de la capacité de ses habitants, des syndicats, des élus et du tissu économique à faire vivre un dialogue social vivant, fidèle à l’histoire collective de la région. Les transitions industrielles ne seront justes que si elles intègrent la voix et l’expertise des salariés, valorisent les savoir-faire locaux, partagent efficacement les outils de reconversion et d’accompagnement, et anticipent les conséquences sociales sur chaque territoire.

La cohésion générale du travail en Aquitaine, c’est aujourd’hui le défi de rendre la transition industrielle plus humaine, plus solidaire, et résolument ouverte à toutes et tous. Parce que l’industrie de demain n’aura de sens que si elle fait progresser la dignité et la sécurité de chaque travailleur et travailleuse, à chaque étape de son parcours.

Sources principales : INSEE, Pôle emploi, Apec, Sud Ouest, France Industrie, Nouvelle-Aquitaine Développement, Observatoire régional des métiers, Ministère du Travail.

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