À l’heure où les mutations industrielles s’accélèrent partout en France, l’Aquitaine se distingue par des enjeux et des réalités qui méritent d’être comprises sous plusieurs angles. Le secteur industriel y façonne le tissu économique local, tout en générant des dynamiques sociales et syndicales singulières.
  • L’industrie aquitaine repose sur un héritage historique fort, marqué par l’aéronautique, l’agroalimentaire, la chimie, mais aussi par l’innovation et l’écologie industrielle.
  • Les travailleurs sont confrontés à des défis spécifiques en matière de formation, d’évolution des compétences, de qualité de vie au travail et de transformation numérique.
  • Les syndicats jouent un rôle essentiel dans la défense des droits, l’accompagnement des transitions et le dialogue social pertinent face aux réorganisations et à la précarité.
  • Les entreprises sont amenées à composer avec la concurrence internationale, l’ancrage territorial, mais aussi les exigences environnementales et l’attractivité pour les jeunes générations.
  • La coopération locale et la capacité d’adaptation sont devenues déterminantes pour un développement harmonieux et inclusif de l’industrie en Aquitaine.

Un tissu industriel riche, issu d’une histoire singulière

L’Aquitaine industrielle, avant d’être tournée vers la modernité, s’inscrit dans un héritage pluriel : des chantiers navals de l’estuaire de la Gironde aux forêts landaises qui alimentent la filière bois-papier, en passant par les terres agricoles productrices de grandes marques agroalimentaires, jusqu’aux usines aéronautiques nées durant la première moitié du XXe siècle.

Aujourd’hui, quatre grands secteurs structurent l’emploi industriel en Aquitaine (source : Insee, chiffres 2023) :

  • L’aéronautique et le spatial (Bordeaux, Bayonne, Pau : Safran, Dassault, Thales, ArianeGroup) : près de 40 000 emplois directs et une multitude de PME sous-traitantes.
  • L’agroalimentaire (Lot-et-Garonne, Landes, Dordogne : Bonduelle, Maïsadour, Delpeyrat), structuré autour de l’agriculture locale et de la transformation.
  • La chimie et la pharmacie (Pessac, Rion-des-Landes, Mourenx : Sanofi, Pierre Fabre, Arkema), longtemps liée aux ressources naturelles, aujourd’hui tournée vers la chimie verte et les biotechnologies.
  • Le bois, le papier, les matériaux (Landes, Dordogne) : tradition mais aussi modernité, avec l’exemple des matériaux biosourcés intégrés à l’industrie du bâtiment.

Une géographie de l’industrie aquitaine : atouts et déséquilibres

Si l’industrie aquitaine est diversifiée, elle reste très localisée. La Gironde concentre plus de 40% des emplois industriels régionaux (source : Insee), mais certains territoires comme les Landes et le Béarn affrontent la raréfaction des emplois industriels classiques, remplacés par des pôles d’innovation ou des reconversions pas toujours créatrices d’autant d’emplois qualificatifs. Cette disparité territoriale impacte directement les conditions de vie, l’emploi et le dialogue social.

Pour les travailleurs : entre permanence des métiers et adaptation permanente

Des métiers traditionnels sous pression

Les métiers du secteur industriel en Aquitaine (opérateurs, techniciens de maintenance, ingénieurs, ouvriers qualifiés) sont confrontés à une double tension. D’un côté, la demande de compétences traditionnelles persiste, notamment chez les sous-traitants aéronautiques, la maintenance d’équipements, la production sur ligne. De l’autre, les réorganisations, licenciements ou délocalisations (notamment dans l’aéronautique après la crise Covid-19) accentuent la précarité.

Transformation numérique et nouvelles compétences

La digitalisation et la robotisation entrainent une profonde transformation des métiers. 45% des entreprises industrielles aquitaines déclarent avoir engagé des démarches de modernisation de leurs outils de production (source : CCI Nouvelle-Aquitaine, 2022).

  • Besoin de formation continue pour accompagner la reconversion.
  • Acquisition de compétences numériques (maintenance 4.0, pilotage de machines intelligentes).
  • Tension sur le recrutement de profils spécialisés, avec une concurrence accrue entre entreprises, surtout pour les jeunes diplômés appréciant la qualité de vie en Aquitaine.

Qualité de vie au travail et défis sociaux

Si l’Aquitaine est réputée pour sa qualité de vie, le secteur industriel n’est pas exempt de risques psychosociaux, d’accidents du travail (notamment dans l’agroalimentaire et la chimie), ni de pénibilité physique. Les bassins d’emplois éloignés des grands centres urbains compliquent aussi la mobilité professionnelle. Le logement des salariés, l’accès aux transports, la vie associative et la possibilité d’évolution sont des préoccupations partagées.

Le rôle clé des syndicats : défense au quotidien et négociation d’avenir

Un engagement syndical ancré dans l’histoire régionale

De longue date, l’action syndicale est dynamique dans l’industrie aquitaine. La présence historique de grandes usines et la tradition paternaliste (notamment dans l’aéronautique et la chimie) ont favorisé l’émergence de syndicats puissants (CGT, CFDT, FO, CFE-CGC, UNSA, Sud…). Les délégués syndicaux jouent un rôle pivot dans le dialogue social, tant pour la défense individuelle (santé, horaires, rémunérations, sécurité) que pour la négociation collective (accords de branche, gestion des crises).

Bouleversements et adaptation des pratiques syndicales

L’évolution du secteur oblige les syndicats à se réinventer :

  • Montée des contrats courts et de l’intérim, qui fragilisent l’action collective.
  • Syndicalisation des jeunes travailleurs, souvent moins engagés dans les formes traditionnelles d’organisation.
  • Négociation sur la formation, l’égalité homme-femme, la reconversion écologique et les conditions d’emploi…
  • Soutien aux travailleurs lors des restructurations (fermeture de Fonderies du Poitou, suppressions de postes chez Dassault, reclassements chez Arkema… source : Sud Ouest, France Bleu).
La capacité de dialogue intersyndical et la concertation avec les employeurs sont devenues stratégiques pour anticiper les mutations.

Le dialogue social à l’épreuve de la transition industrielle

Depuis les lois Travail (2016-2017), les outils du dialogue social ont été profondément modifiés. Les Comités Sociaux et Économiques (CSE) sont devenus la nouvelle norme. Les syndicats en Aquitaine insistent sur l’importance de préserver un dialogue authentique et de ne pas limiter la concertation à une simple formalité administrative. Ils s’impliquent dans les démarches de responsabilité sociale de l’entreprise (RSE), la sécurité au travail, mais aussi dans l’accueil de nouveaux dispositifs collectifs (ex : expérimentation de la semaine de quatre jours, dispositifs pour les seniors à Capbreton, source : La Dépêche du Bassin).

Entreprises industrielles : vers une industrie compétitive, durable et territoriale

Des entreprises en quête d’équilibre

Les entreprises industrielles aquitaines sont confrontées à un double défi : conserver leur compétitivité économique tout en s’ancrant localement et en répondant aux attentes sociétales en matière d’écologie et d’inclusion.

  • La transition écologique : recyclage, circuits courts, innovations bas carbone (par exemple, fabrication de panneaux solaires dans les Landes, chimie verte dans le bassin bordelais, source : Ademe).
  • L’innovation : partenariat avec les pôles de compétitivité (Aerospace Valley, Agri Sud-Ouest Innovation), collaboration avec l’Université de Bordeaux, l’INRAE, les lycées techniques, etc.
  • L’attractivité des territoires : implication dans la vie locale, intégration dans les chaînes de valeur régionales, réponses à la demande de relocalisation post-Covid.

PME et ETI au défi des grands groupes

Si des géants comme Dassault ou ArianeGroup structurent la région, le maillage économique repose sur un tissu très dense de PME et ETI (Entreprises de Taille Intermédiaire), souvent familiales ou à capitaux locaux. Leur force réside dans l’agilité, la proximité, la capacité à innover rapidement. Mais elles sont aussi les plus exposées aux secousses des chaînes d’approvisionnement et à la pression concurrentielle. Les dispositifs publics locaux (Région Nouvelle-Aquitaine, BPI France), les clusters et les réseaux d’entraide jouent un rôle clé dans leur résilience.

L’industrie aquitaine en chiffres-clés (2022-2023, sources Insee, Ademe, Région Nouvelle-Aquitaine)
Secteur Emplois Poids dans l’industrie régionale Spécificités
Aéronautique et spatial ~ 40 000 35% Sous-traitance exportatrice, R&D, cyclicité forte
Agroalimentaire ~ 30 000 28% Territorialité, circuits courts, saisonnalité
Chimie/Pharmacie ~ 15 000 20% Transition verte, tradition/innovation
Bois, papier, matériaux ~ 10 000 10% Gestion durable, emploi local, éco-matériaux

Solidarités, innovations sociales et dynamique territoriale

À côté des enjeux strictement économiques, de nouvelles solidarités émergent. Les entreprises intègrent davantage l’économie sociale et solidaire à leur fonctionnement (ex : coopératives industrielles, partenariats avec des associations d’insertion). Les dispositifs de formation en alternance, de plateformes territoriales d’appui aux mutations (PTPM), ou de conventions territoriales de solidarité industrielle montrent comment l’Aquitaine cultive sa capacité à innover socialement.

  • Développement de l’emploi des séniors et reconversion professionnelle accompagnée.
  • Actions communes syndicats-employeurs pour la formation et l’égalité professionnelle.
  • Initiatives locales pour concilier attractivité industrielle et respect de l’environnement (charte « territoire d’industrie », cluster Odéys Bois, plateforme Chimie Verte…).

Cap sur l’avenir : conjuguer transition et cohésion

L’industrie aquitaine doit ainsi relever trois défis majeurs : réussir la transition écologique et numérique, garantir des emplois de qualité sur tous les territoires, et faire vivre un dialogue social efficace, dans le respect des besoins de chacun. Cela suppose l’implication de tous, travailleurs et syndicats, jeunes et anciens, dirigeants et élus locaux, dans une logique de coopération.

En conjuguant histoire, savoir-faire et audace, le secteur industriel régional a la capacité de rester un acteur central de l’Aquitaine de demain. Une industrie qui prend soin de ses salariés, innove sans rompre ses liens avec le territoire, et place la cohésion sociale au cœur du projet collectif.

Pour aller plus loin : Insee Nouvelle-Aquitaine, Région Nouvelle-Aquitaine, Sud Ouest, Agence de Développement et d’Innovation Nouvelle-Aquitaine, Observatoire régional emploi.

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