Contexte régional : entre urgences sanitaires et tensions sociales

La Nouvelle-Aquitaine, comme d’autres grandes régions, a été confrontée à un paradoxe ces dernières années. Alors que son territoire est à la fois vaste et hétérogène — zones urbaines, périurbaines et rurales coexistent — ses hôpitaux ont connu des difficultés similaires, exacerbées par des spécificités locales. Vieillissement de la population, désertification médicale de certains bassins de vie, croissance de la demande de soins, tout cela sur fond de restrictions budgétaires et de mutations du système de santé.

À la suite de la réforme du financement à l’activité (T2A), engagée dès 2004, et surtout après la crise Covid-19, nombreuses ont été les voix à s’élever contre la perte de moyens humains et financiers. Ce contexte a alimenté des vagues de mobilisations à travers l’Aquitaine, dont certaines ont eu un retentissement national.

Chronologie des grèves récentes majeures dans les hôpitaux d’Aquitaine

  • 2019-2020 : la grève des services d’urgences — une mobilisation sans précédent

    À partir du printemps 2019, les services d’urgences hospitalières de la région ont rejoint le mouvement de protestation initié en Île-de-France. Aux urgences du CHU de Bordeaux — premier employeur de la Gironde avec plus de 12 000 salariés — la grève est déclarée dès mai 2019, face à la dégradation des conditions d’accueil et l’augmentation constante du nombre de passages (plus de 120 000 en 2019, source : Sud Ouest).

    Les revendications portaient sur trois axes :

    • Augmentation des effectifs et revalorisation salariale
    • Garantir la sécurité des personnels et des patients
    • Mise en place de lits d’aval pour soulager les urgences saturées

    Le mouvement s’étend vite à d’autres établissements, notamment à Bayonne, Dax, Pau, Libourne ou Agen. En août 2019, près de 250 services d’urgences étaient en grève en France, une situation inédite. L’Aquitaine est particulièrement concernée, car la région présente un taux de recours aux urgences supérieur à la moyenne nationale (DREES, 2020).

    La mobilisation s’accentue jusqu’à mars 2020, lorsque la crise sanitaire de la Covid-19 redistribue les priorités. Même si les grévistes reprennent le travail, les problématiques structurelles persistent.

  • 2022 : grève des sages-femmes et luttes dans les maternités

    Les sages-femmes de la région, appuyées par les syndicats et associations professionnelles, lancent des journées de grève à répétition dès janvier 2022. Elles dénoncent leur invisibilisation, la surcharge de travail et l’absence de reconnaissance statutaire.

    Dans des hôpitaux comme celui de Périgueux, le mouvement prend une ampleur significative. Au-delà des revendications salariales, il s’agit de préserver l’accès à des soins de qualité pour les mères et leur bébé, dans un département où 30% des naissances ont lieu en dehors du chef-lieu (source : Insee Nouvelle-Aquitaine).

    • Aquitaine : hausse de la fermeture temporaire voire durable de maternités, grève activement soutenue par les collectifs de parents et usagers
    • Actions relayées par la Fédération hospitalière de France, qui alerte sur le risque de “déserts obstétricaux”
  • 2023 : crise des urgences, fermetures nocturnes et grève multi-sites

    La crise atteint un nouveau palier durant l’été 2023. Faute de personnel, plusieurs services d’urgences (notamment à Marmande, Oloron-Sainte-Marie ou encore Mont-de-Marsan) ferment leurs portes la nuit ou fonctionnent sous un régime restreint, avec des appels à ne venir qu’en cas d’absolue nécessité.

    Cette situation provoque la colère et l’inquiétude des équipes médicales, qui déposent massivement des préavis de grève tout en assurant un service minimum, comme la loi l’exige. La coordination locale se renforce, impliquant aussi les collectivités, les usagers, les médecins libéraux. On assiste à de nombreuses manifestations régionales (par exemple, cellule de crise installée à Oloron durant l’été, relai dans la presse régionale).

    • Sur l’ensemble de la Nouvelle-Aquitaine, on compte près de 20 établissements ayant interrompu ou réduit temporairement leur activité d’urgence en 2023 (source : France 3 Nouvelle-Aquitaine)
    • Communiqués de presse, pétitions d’usagers, présence accrue sur les réseaux sociaux des collectifs “Urgences en Danger”

Quels impacts pour le personnel hospitalier et les usagers ?

Effets sur les salariés et sur le collectif de travail

Au-delà du geste symbolique, la grève entraîne de vraies tensions dans les services. Le taux d’absentéisme dans les hôpitaux de Nouvelle-Aquitaine a connu une hausse significative : 11,5 % en 2021, contre 8,3 % en 2019 (source : ARS Nouvelle-Aquitaine). Un nombre qui reflète autant la fatigue que la démobilisation temporaire.

Parmi les effets notables sur les salariés :

  • Surcharge pour ceux qui restent aux postes, aggravation du stress professionnel
  • Multiplication des alertes pour danger grave et imminent déposées auprès de la direction
  • Renforcement des collectifs de soutien et d’entraide, entre grévistes et non grévistes
  • Difficulté à concilier grève et continuité de l’accès aux soins, question éthique au cœur des débats

A noter : certaines mobilisations ont été créatrices de liens interprofessionnels, relançant le dialogue social dans des hôpitaux parfois « silotés ».

Conséquences immédiates pour les usagers

Si les équipes hospitalières assurent toujours un service minimum, la réorganisation temporaire a parfois causé des reports d’interventions, de consultations ou de prises en charge :

  • Augmentation des délais d’accès à un lit d’hospitalisation
  • Déplacements supplémentaires pour des familles en zone rurale, obligées d’aller jusqu’à 40 km de leur domicile pour une urgence (source : France Bleu Gironde, 2023)
  • Montée de l’inquiétude vis-à-vis de la sécurité des parcours de soins (notamment aux urgences pédiatriques et en maternité)

Les associations d’usagers, telles que France Assos Santé Nouvelle-Aquitaine, se sont mobilisées pour défendre le maintien de la qualité des soins, proposer du soutien logistique, et relayer les revendications des personnels auprès du grand public.

Cas emblématiques : Bordeaux, Dax et la coordination régionale

Le CHU de Bordeaux, tête de pont des luttes hospitalières

Première structure hospitalière de la région, le CHU de Bordeaux est régulièrement le théâtre de mobilisations d’ampleur. Lors du mouvement de 2019-2020, l’appel à la grève a fédéré plus de 60% des agents des urgences adultes lors de certains piquets (source : Sud Ouest).

La solidarité inter-services, la participation des internes et la visibilité médiatique ont permis à Bordeaux de devenir l’un des symboles de la lutte pour la revalorisation de l’hôpital public.

Dax : la lutte contre les fermetures de lits

L’hôpital de Dax, fortement marqué par la crise au moment du Covid-19, a également connu une mobilisation importante en 2023 lors de l’annonce de fermetures de lits pour raisons budgétaires. Syndicats et élus locaux se sont associés à plusieurs rassemblements devant l’établissement, avec une large couverture médiatique régionale. Les soignants dénoncent un effet “boule de neige”, chaque fermeture pénalisant la capacité à faire face aux tensions saisonnières, notamment lors des pics épidémiques d’hiver (France 3 Régions).

Naissance d’une dynamique inter-hôpitaux

L’un des aspects marquants ces dernières années, en Aquitaine, est la coordination croissante entre établissements. Des collectifs comme “Urgences en colère” et “Inter-Urgences Nouvelle-Aquitaine” ont permis de mutualiser les actions et de porter les revendications jusqu’au ministère. Les plateformes régionales servent aujourd’hui à échanger outils, témoignages et informations, créant un espace de solidarité inédit à l’échelle du territoire.

L’après-grève : quelles évolutions réelles ?

Suite à ces mobilisations, le Ségur de la Santé (2020) a permis certaines avancées, notamment la revalorisation salariale de base pour les soignants. Mais sur le terrain, nombreux sont les personnels qui jugent les mesures insuffisantes pour répondre à la pénurie de moyens humains, au manque de reconnaissance, et aux difficultés organisationnelles. En 2023, le rapport du Sénat sur “les urgences à l’hôpital public” (juillet 2023) estime que plus de 20% des postes paramédicaux sont vacants en Aquitaine.

Les revendications de fond persistent :

  • Créer des emplois stables et redynamiser l’attractivité des carrières hospitalières
  • Repenser le temps de travail et les conditions d’exercice
  • Redéployer une stratégie de proximité pour les hôpitaux de villes moyennes et rurales

Ces thèmes sont régulièrement remis sur la table lors de réunions avec l’Agence Régionale de Santé, les ARS locales et les collectivités.

Pour nourrir le débat public : pistes et ressources

L’histoire syndicale et sociale des hôpitaux d’Aquitaine montre l’importance de la mobilisation collective — qu’elle vienne des personnels, des associations d’usagers, ou des élus. Mais elle révèle aussi la nécessité de maintenir un dialogue ouvert, de confronter les visions et de partager les expériences régionales.

  • Pour approfondir :
    • Données et analyses sur le site de la DREES (drees.solidarites-sante.gouv.fr)
    • Actualité en continu sur les mobilisations hospitalières : Sud Ouest, France Bleu Nouvelle-Aquitaine, France 3 Régions
    • Plateformes de collectifs régionaux : “Urgences en Danger”, “Collectif Inter-Hôpitaux”
    • Rapports et recommandations : Sénat, Fédération hospitalière de France, ARS Nouvelle-Aquitaine

Au final, si les grèves des hôpitaux en Aquitaine témoignent des difficultés structurelles de l’hôpital public, elles signalent aussi la vitalité d’un collectif engagé à la fois pour les droits des agents et pour la défense d’un accès égalitaire aux soins. Dans la région, la voix des personnels et des usagers continue de façonner l’avenir des établissements, prouvant que le dialogue social reste plus que jamais nécessaire face aux défis à venir.

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