Un contexte régional propice à la mobilisation syndicale

La Nouvelle-Aquitaine, plongeant ses racines dans une histoire ouvrière et mutualiste riche, reste une terre de syndicats, portée par des secteurs souvent syndiqués : ferroviaires, santé, éducation, logistique et industries agroalimentaires. La réforme des retraites, qui repoussait l’âge légal de départ de 62 à 64 ans, a été perçue comme une menace directe pour de nombreux salarié·es aux conditions de travail éprouvantes. La région compte près de 3 millions d’actifs en 2023 (source : INSEE), et si le taux de syndicalisation y est proche de la moyenne nationale (environ 11 %), la tradition de solidarité ouvrière y est encore vive, notamment autour des sites industriels comme celui du port de Bordeaux ou de la Technopole de Pau.

  • L’héritage mutualiste du Sud-Ouest – La force du tissu associatif et du dialogue social issu des coopératives agricoles et du secteur public a servi de relai efficace pour les revendications.
  • La configuration urbaine – Bordeaux, ville universitaire et préfecture, a joué un rôle de plaque tournante, mais les cortèges ont aussi été très nourris à Pau, Agen et Périgueux.
  • La présence territorialisée des unions locales syndicales – Celles-ci, souvent proches des salarié·es et des petites entreprises, ont fédéré au-delà des grandes villes.

Les étapes clés de la mobilisation en Aquitaine

Face à la réforme promulguée en mars 2023, les syndicats (CGT, CFDT, FO, Solidaires, UNSA, CFE-CGC, FSU, etc.) se sont rapidement coordonnés localement, en suivant la dynamique intersyndicale nationale. La première journée de grève en Aquitaine, le 19 janvier 2023, s’est révélée le point de départ d’une série de manifestations exceptionnelles.

  • 19 janvier 2023 : Première journée de mobilisation. À Bordeaux, plus de 50 000 personnes défilent (source : France 3 Nouvelle-Aquitaine), un record pour les vingt dernières années.
  • Premiers relais dans les bassins ruraux de Dordogne et du Lot-et-Garonne : à Périgueux, plus de 7 000 manifestant·es selon Sud-Ouest, alors que le chiffre dépassait rarement les 2 000 lors de précédentes mobilisations sociales.
  • Grande diversité d’initiatives – Piquets de grève reconduits devant les raffineries de Bassens, blocages de zones logistiques à Langon, actions symboliques sur les ponts de Pau ou à la gare de Bayonne.

La montée en puissance est indéniable à partir de février. À chaque journée nationale, de nouveaux records sont battus : le 7 mars 2023, la CGT recense plus de 70 000 manifestant·es à Bordeaux, tandis qu’à Dax (Landes), la manifestation rassemble plus de 6 000 personnes (source : Sud Ouest).

Des alliances inédites et une unité intersyndicale visible

L'une des particularités du mouvement en Aquitaine s’est jouée sur le terrain de l’unité. Les divergences traditionnelles entre syndicats ont été relativement mises de côté : pour la première fois depuis plus d’une décennie, la CFDT et la CGT ont organisé ensemble la prise de parole de la Place de la Bourse à Bordeaux (20 février). Même chose à Pau, où FO et Solidaires ont coaccueilli une agora des métiers du soin. Cette unité, au-delà de l’affichage, a permis :

  • Une coordination efficace des parcours de manifestations, évitant les divisions dans les cortèges.
  • Des campagnes de communication conjointes sur les marchés, en milieu scolaire ou dans les TPE-PME.
  • Le renforcement du soutien logistique pour les personnels mobilisés : caisses de grève, relais juridiques, plateformes d’écoute.

Témoignage anonyme d’un enseignant syndiqué à Bordeaux : “Cette dynamique unitaire, on ne l’avait pas vécue depuis 1995. Même dans les petites communes, CGT, FO et CFDT discutaient pour organiser des débats en mairie.”

Des actions au plus près du terrain

Mobilisation dans le secteur public

L’Éducation nationale, fortement implantée en Aquitaine, s’est illustrée par le taux élevé de participant·es aux grèves : jusqu’à 45 % des enseignants grévistes en Gironde le 31 janvier 2023 (selon l’académie de Bordeaux). Dans les hôpitaux publics, les syndicats SUD-Santé et FO-Santé ont multiplié les débrayages coordonnés, notamment au CHU Pellegrin et à l’hôpital de Bayonne, pesant pour la reconnaissance de la pénibilité des métiers du soin face à la réforme.

Blocus et mouvements dans le secteur privé

L’industrie et la logistique, domaines phares du tissu économique girondin, ont aussi connu une mobilisation marquée. À Bassens, des “noyaux durs” de raffineurs et dockers, soutenus par l’union locale CGT, ont reconduit la grève huit jours d’affilée en février-mars. Les syndicats ont également fourni un appui aux salarié·es précaires, organisant des formations express sur le droit de grève et une hotline gratuite pour soutenir les personnels des TPE-PME, qui se sentent parfois moins soutenus dans leurs démarches.

Place aux jeunes et à la ruralité

L’ampleur de la mobilisation étudiante et lycéenne, particulièrement notable à Bordeaux Montaigne ou à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, s’est faite autour de cortèges mixtes, mêlant jeunes syndiqué·es et salarié·es plus âgé·es. Dans les zones rurales du Lot-et-Garonne et du Périgord, l’appui logistique des unions locales – fourniture de transports ou de repas – a permis de faire venir des salarié·es de zones isolées aux manifestations régionales, témoignage d’une solidarité concrète.

Chiffres et perspectives : un mouvement d’ampleur inédite en Aquitaine

  • Près de 600 000 participant·es cumulés à l’ensemble des manifestations en Nouvelle-Aquitaine entre janvier et avril 2023 (source : synthèse Le Monde à partir des chiffres syndicaux et préfectures).
  • Bordeaux : plus de 10 journées de mobilisation dépassant les 30 000 manifestant·es, bien au-dessus des mouvements précédents.
  • Pau et Pays Basque : 8 000 à 12 000 manifestant·es au plus fort de la mobilisation, souvent issus de secteurs historiquement éloignés des syndicats (sous-traitance, agroalimentaire, intérim).
  • Une majorité des grévistes étaient des femmes dans l’éducation et le soin, ce qui a permis de mettre en lumière les enjeux d’égalité professionnelle dans les débats locaux.
  • Plus de 40 réunions publiques intersyndicales organisées rien qu’en Gironde, selon la préfecture.

Quels outils et quels relais ? L’adaptation des méthodes syndicales

Loin des seules grandes manifestations, la mobilisation a mis en avant de nouveaux modes d’action, révélant la capacité d’adaptation des syndicats aquitains :

  • Campagnes sur les réseaux sociaux – Facebook, Instagram et WhatsApp utilisés pour relayer lieux de rendez-vous, bulletins de soutien ou caisses de grève. Des comptes syndicaux locaux ont vu leur audience doubler en trois mois.
  • Déploiement de “brigades de solidarité”, composées de syndiqué·es et d’associatif·ves, pour accompagner les salarié·es isolé·es dans la rédaction de préavis de grève ou dans la mobilisation sur leur lieu de travail.
  • Création de pôles d’accueil dans les maisons de quartier pour centraliser les informations et soutenir moralement les participant·es en difficulté.
  • Dialogues ouverts avec la population grâce à des réunions publiques décentralisées jusque dans les cantons les plus ruraux (Ex : tournée “caravane des retraites” en Béarn).

Ouverture : de nouvelles formes de solidarité et des enjeux en devenir

Alors que la réforme a finalement été adoptée, son passage en force n’a pas dissous la mobilisation dans la région. Les syndicats, tout en marquant symboliquement leur opposition, ont aussi renouvelé leurs pratiques – à travers l’unité intersyndicale, l’attention portée aux territoires ruraux, et l’implication croissante des salarié·es jeunes et précaires. En Aquitaine, cette séquence sociale a révélé la vitalité du tissu syndical et associatif local, posé les bases de coopérations inédites et démontré que, face à un enjeu collectif, les syndicats savent investir le terrain du dialogue, de l’entraide et de l’action concrète. La question de “l’après-mobilisation” reste ouverte, mais beaucoup s’accordent à dire qu’un cap a été franchi dans la manière d’organiser la solidarité en terres aquitaines.

Sources : INSEE, France 3 Nouvelle-Aquitaine, Sud Ouest, Le Monde, ministère du Travail, synthèses syndicales locales.

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