La robotisation et l’automatisation bouleversent le paysage industriel en Aquitaine, affectant aussi bien la structure de l’emploi que les compétences requises dans plusieurs filières clés de la région. Ce phénomène soulève des enjeux majeurs :
  • Transformation massive des métiers traditionnels, notamment dans l’aéronautique, l’agroalimentaire et la métallurgie.
  • Évolution nécessaire des compétences : montée en puissance du besoin de techniciens et ingénieurs spécialisés.
  • Risque réel de suppressions d’emplois pour des postes peu qualifiés, mais aussi création de nouveaux métiers à plus forte valeur ajoutée.
  • Fortes disparités entre secteurs et territoires, posant la question de l’accompagnement social et territorial des transitions.
  • Initiatives locales et dialogue social mis à l’épreuve, avec diverses stratégies de formation et d’anticipation des besoins de main-d’œuvre.
Le phénomène s’accélère dans le contexte post-Covid, invitant salariés, organisations et institutions à repenser collectivement l’avenir du travail en Aquitaine.

Un paysage industriel aquitain en pleine transformation

L’Aquitaine compte environ 150 000 emplois industriels (source : Insee, 2022), ce qui représente près de 13 % de son emploi total, soit une part supérieure à la moyenne nationale. Les piliers de cette activité sont bien identifiés : aéronautique (notamment autour de Bordeaux, avec Airbus, Safran, Dassault), agroalimentaire (Sud-Ouest oblige, entre viticulture et industries de transformation), chimie, pharmacie, bois-papier et métallurgie.

Or, dans ces filières, la question de l’automatisation s’invite de plus en plus dans les ateliers et bureaux d’études :

  • Aéronautique : introduction de cobots (robots collaboratifs) dans l’assemblage et la maintenance, déploiement d’outils connectés, automatisation de certaines chaînes d’usinage ;
  • Agroalimentaire : machines trieuses, emballeuses intelligentes, systèmes de contrôle qualité automatisés ;
  • Métallurgie et plasturgie : presses et robots de soudage, automatisation du contrôle non destructif ;
  • Chimie et pharmacie : automatisation poussée des procédés, pilotage à distance des lignes de production.

Depuis 2015, plus de 3 000 robots industriels ont été installés dans la région Nouvelle-Aquitaine (INSEE Nouvelle-Aquitaine, Tableau de bord de la robotisation, 2023). Si le phénomène n’est pas linéaire, il s’accélère, notamment avec la relocalisation post-Covid de certaines productions : les entreprises automatisent aussi pour résister à la concurrence internationale.

Quels métiers menacés ? Quels nouveaux besoins ?

Des tâches répétitives aux emplois en tension : apportons de la clarté

Le premier effet manifeste de la robotisation est le recul des emplois liés principalement à l’exécution de tâches répétitives, peu qualifiées ou non spécialisées. Selon l’enquête « Emploi et métiers de l’industrie en Nouvelle-Aquitaine » (France Travail, 2023), 38 % des petites usines aquitaines estiment que certains métiers d’atelier pourraient disparaître, contre 52 % dans les grandes entreprises.

  • Opérateurs sur lignes automatisées, manutentionnaires, agents de conditionnement : ces métiers sont les premiers impactés. Sur certaines chaînes agroalimentaires, près de 60% des postes manuels ont été repensés ou supprimés en dix ans (source : Association Régionale des Industries Alimentaires d’Aquitaine, 2022).
  • Techniciens de maintenance, responsables de production, automatisme et robotique : en revanche, la demande pour ces profils explose (+43 % d’offres en deux ans dans la région selon Pôle emploi Nouvelle-Aquitaine).
  • Ingénieurs et data analysts industriels : parce que l’usine connectée génère d’importantes données, de nouveaux métiers émergent autour de la qualité, de la cybersécurité industrielle, du pilotage à distance.

Cette transformation ne suit pas le même rythme partout : si Bordeaux et la côte Atlantique attirent des investissements technologiques massifs, des territoires plus ruraux ou des sous-traitants peinent à suivre, faute de moyens ou de soutien adapté.

Des suppressions d’emplois… mais aussi des créations : mythe ou réalité ?

Comme toujours, la réalité échappe aux constats à l’emporte-pièce. Oui, des emplois disparaissent. Difficile, néanmoins, d’en mesurer précisément l’ampleur, car de nombreux postes réapparaissent sous une autre forme, ou se déplacent vers d’autres secteurs.

Bilan estimé de l’impact net automatisation/emploi en Aquitaine (2019-2023)
Secteur Emplois détruits (estimation) Emplois créés (estimation) Solde net
Aéronautique −1 200 +960 −240
Agroalimentaire −1 800 +1 100 −700
Métallurgie −520 +540 +20
Chimie/Pharma −350 +410 +60

(Source : Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités - DREETS Nouvelle-Aquitaine, 2023)

Dans ce tableau, on constate que certaines filières parviennent à compenser, voire à dépasser les pertes, mais que le solde demeure, sur la période récente, légèrement négatif. Derrière ces chiffres, il s’agit avant tout d’une transformation qualitative de l’emploi : la majorité des créations concerne des postes mieux rémunérés, plus qualifiés, parfois moins exposés à la pénibilité, mais requérant une formation pointue.

Ce que disent les salariés, employeurs et syndicats sur le terrain

L’expérience réelle des transformations

Loin des discours d’experts, ce sont parfois les paroles de terrain qui révèlent la profondeur de ce bouleversement. À Latresne, une usine de pièces mécaniques a progressivement installé des robots de découpe et de soudage, supprimant 15 postes d’opérateurs en cinq ans. Mais, dans le même temps, selon la CGT locale, « six salariés ont été reclassés en qualité de techniciens de maintenance, trois jeunes embauchés en alternance sur des postes d’automaticiens » (témoignage recueilli lors des Assises régionales de l’industrie, 2023).

Le syndicat FO, quant à lui, souligne les « craintes importantes » exprimées par les salariés les moins qualifiés. Pour ces personnes, l’enjeu est souvent plus psychologique que comptable : peur d’être « inutiles », perte du sens du travail collectif, crainte de ne pas réussir la transition vers d’autres métiers, notamment après 45 ou 50 ans (France Travail, Observatoire emplois et compétences).

Côté employeurs, les dirigeants d’ETI industrielles regrettent fréquemment la rareté des profils techniques, parfois plus que l’ascenseur social offert par la robotisation. À Bergerac, un fabricant de dispositifs médicaux a vu son site passer de 250 à 240 salariés, avec 15 postes de techniciens non pourvus durant toute l’année 2022.

Compétences : la clé de la transition

Former et accompagner pour l’emploi de demain

Le défi principal qui émerge reste celui de l’adaptation des compétences. L’automatisation n’est pas une fatalité sociale… à une seule condition : construire une politique forte d’accompagnement et de formation, accessible à toutes et tous.

  • La formation continue reste mal identifiée ou mobilisée, notamment dans les PME qui concentrent pourtant la moitié des emplois industriels de la région.
  • Un effort particulier est réalisé sur l’alternance, mais le recrutement de jeunes sur des filières industrielles demeure un défi culturel en Aquitaine.
  • Des initiatives comme le « Campus des métiers et des qualifications d’excellence en Nouvelle-Aquitaine » (www.campus-métiers-na.fr) visent à rapprocher besoins des entreprises, offres de formation et jeunes en recherche d’avenir.

Au-delà de la formation technique, l’enjeu du « vivre ensemble » dans les ateliers demeure crucial : accompagner la montée en compétence, valoriser les savoirs-faire, reconnaître la mixité des parcours sont des leviers indispensables pour dépasser les fractures engendrées par la transition technologique.

Territoires et solidarité : la robotisation à l’épreuve du réel

La robotisation frappe-t-elle pareil à Bordeaux, Marmande ou Bayonne ? La réponse est clairement non. Les grandes aires urbaines profitent mieux des dispositifs publics et de la présence des pôles universitaires. Les territoires ruraux, où les usines ferment ou peinent à innover, subissent de plein fouet les suppressions d’emploi. Les disparités soulignent la nécessité d’un accompagnement territorial ajusté : aides à la transformation numérique des PME, dispositifs France Relance, fonds de reconversion locale.

Les instances de dialogue social locales, comités d’entreprise étendus, CSE et commissions paritaires, jouent un rôle clé dans la négociation des transitions. Elles restent cependant souvent dépendantes de la mobilisation des acteurs : tout dépend de l’anticipation, de la culture du dialogue et de la volonté réelle des directions à investir dans l’humain autant que dans la machine.

Préparer l’avenir industriel en Aquitaine : pistes d’action collective

La transition automatisée n’est ni une fatalité, ni une destinée radieuse : elle est un champ de bataille social, d’innovation et de solidarité. Plusieurs pistes peuvent soutenir le tissu industriel et l’emploi aquitain :

  • Systématiser le dialogue sur les impacts de la robotisation avant les investissements majeurs, pour anticiper requalification et reclassements.
  • Créer des parcours de formation « passerelle » entre métiers menacés et nouveaux métiers industriels.
  • Associer territoires, branches professionnelles, syndicats et salariés à la veille sur les métiers en tension et la sécurisation des parcours.
  • Renforcer les dispositifs d’innovation sociale pour sensibiliser et préparer les publics éloignés de la technologie.
  • Accompagner les personnes fragilisées non seulement par la formation, mais aussi par un soutien psychologique et un accompagnement personnalisé.

L’industrie aquitaine doit sa pérennité à ses capacités d’adaptation collective, mais aussi à l’exigence de solidarité territoriale et sociale. La robotisation n’a de sens, en définitive, que si elle permet à chacun de trouver sa place dans un monde du travail en constante mutation.

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