Un contexte social dynamique en Aquitaine

L’Aquitaine, forte de près de 3,5 millions d’habitants, dispose d’un tissu industriel diversifié : aéronautique, agroalimentaire, chimie, construction navale, bois et papier, sans compter le secteur viticole. En 2023, l’industrie régionale emploie environ 240 000 personnes (INSEE), positionnant l’Aquitaine comme un moteur économique, avec des spécificités propres à chaque territoire (Gironde, Pays Basque, Dordogne, etc.).

Dans ce cadre, la tradition du dialogue social, portée par des syndicats fortement implantés (CGT, CFDT, FO…), mais aussi par des collectifs plus récents, participe à une culture de mobilisation vivace. Entre 2018 et 2023, près de 17 mouvements de grève majeurs ont marqué la région (France 3 Régions), certains d’ampleur nationale (réforme des retraites, pouvoir d’achat), d’autres plus locaux (fermeture d’usines, plans sociaux, conditions de travail dégradées).

Les secteurs industriels en première ligne

Toutes les industries ne sont pas égales face aux mouvements sociaux. Certaines concentrent la majorité des débrayages et mobilisations. Voici les secteurs les plus touchés, selon des données issues d’observations syndicales, d’études de la DIRECCTE Nouvelle-Aquitaine et des médias locaux.

1. L’aéronautique : entre enjeux globaux et tensions locales

L’industrie aéronautique est un fleuron régional, portée par de grands groupes comme Dassault Aviation (Mérignac), Thales, Safran Aircraft Engines (Tarnos), ou Liebherr Aerospace (Pau). Ce sont environ 45 000 salarié.e.s dans le secteur sur la région (Aerospace Valley).

  • Grèves d’ampleur : Les périodes de restructuration, comme pendant la crise de la Covid-19 en 2020, ont vu une hausse des mouvements sociaux. En juillet 2020, plusieurs milliers de salarié.e.s d’Airbus et sous-traitants ont fait grève sur les sites de Mérignac et alentours, pour protester contre 1 500 suppressions de postes prévues sur trois ans (Sud Ouest).
  • Exigences syndicales : Les principales revendications portent sur la sécurité de l’emploi, les conditions de travail, la reconnaissance des qualifications et l’égalité hommes-femmes dans les carrières techniques.
  • Mobilisations locales : À Tarnos, le site Safran Aircraft Engines a connu en 2023 six débrayages syndicaux pour des grilles salariales jugées insuffisantes par les salariés (France Bleu).

La forte syndicalisation et l’exposition internationale du secteur expliquent la médiatisation et la vigueur de ces grèves, avec des répercussions sur l’ensemble de la filière aéronautique régionale.

2. L’industrie agroalimentaire : une mobilisation diffuse mais tenace

L’agroalimentaire représente près de 38 000 emplois directs en Aquitaine (INAO). Les grèves, ici, touchent autant de grandes entreprises (Labeyrie, Delpeyrat, Marie Surgelés) que d’unités de production plus modestes, tout au long de la chaîne : abattoirs, conserveries, transformation, emballage.

  • Facteurs déclencheurs : Les arrêts de travail concernent, le plus souvent, la défense du pouvoir d’achat (notamment hausse du SMIC et revalorisations salariales), le refus de flexibilisation accrue, ou la dégradation des conditions de travail (temps partiel, saisonnalité).
  • Exemple : En 2022, l’usine Labeyrie de Came (Pyrénées-Atlantiques) a connu 15 jours de grève pour les salaires, impactant toute la chaîne du foie gras en pleine saison festive (France Bleu).
  • Particularité : Ce secteur, fortement féminisé, combine souvent précarité et pénibilité, ce qui alimente une tradition de lutte, parfois moins visible que dans l’industrie lourde mais persistante.

À noter : la dimension rurale et la forte saisonnalité de l’agroalimentaire rendent les mouvements parfois moins spectaculaires, mais leur impact social demeure crucial pour des territoires enclavés.

3. La chimie et la pétrochimie : des bastions de la contestation collective

Moins sous les projecteurs mais tout aussi stratégique, le secteur de la chimie (chimie fine, agrochimie, plasturgie, biotechnologies) compte environ 19 000 salarié.e.s en Aquitaine (Chimie Nouvelle-Aquitaine).

  • Grèves notoires : Les raffineries (Total à La Mède avant fermeture, Arkema à Pau, Sanofi à Ambarès) sont fréquemment le théâtre de débrayages portant sur des restructurations, l’externalisation, la sécurité des installations ou encore les revendications salariales.
  • Illustration récente : Chez Arkema, à Lacq, trois mouvements de grève en deux ans (2021-2023) suite à des plans de suppressions d’effectifs et à la volonté d’externalisation extérieure de plusieurs activités techniques (Sud Ouest).
  • Force syndicale : Grâce à de forts relais syndicaux (CGT, CFDT Chimie-Énergie), ces grèves sont structurées et souvent accompagnées d’actions concertées avec d’autres secteurs industriels (solidarité interprofessionnelle).

Le poids de la chimie rend ces grèves très sensibles, notamment du fait des enjeux de sécurité et d’environnement, souvent invoqués lors des négociations locales.

4. Le secteur du bois, papier et construction navale : un tissu marqué par la proximité

L’industrie du bois et de ses dérivés (papier, carton, meubles) emploie environ 21 000 personnes en Aquitaine (CRPF Nouvelle-Aquitaine). La construction navale, quant à elle, s’appuie sur des chantiers historiques comme ceux de l’Adour ou d’Arcachon.

  • Mouvements emblématiques : En 2019, après l’annonce de la fermeture partielle de Smurfit Kappa à Biganos, près de 50 % des salarié.e.s ont cessé le travail. Les enjeux concernent principalement le maintien des sites ruraux, la valorisation du savoir-faire, et la sécurité au travail suite à des accidents graves. (France Bleu)
  • Spécificité du secteur : Ces mobilisations sont souvent marquées par un fort ancrage territorial et communautaire, renforçant la capacité collective des salarié.e.s à se mobiliser rapidement.

Des causes structurelles : pourquoi ces secteurs ?

L’intensité des grèves s’explique par plusieurs facteurs :

  • Implantation syndicale : Les secteurs héritiers d’une longue histoire syndicale (aéronautique, chimie) disposent de relais puissants et d’une “culture du conflit” assumée.
  • Fragilités économiques : Les annonces de restructuration, de fermetures ou de délocalisations sont plus fréquentes dans ces industries, avec une forte exposition médiatique, ce qui favorise la cristallisation des colères.
  • Pénibilité au travail : De nombreux emplois de l’agroalimentaire ou de la chimie présentent des conditions de travail difficiles (horaires atypiques, charges lourdes, risques chimiques), sources de revendications récurrentes.
  • Impact territorial : Dans les territoires où l’industrie assure l’essentiel de l’emploi, les grèves sont soutenues par une solidarité locale, acteurs associatifs et élus compris.

Impacts économiques et sociaux sur la région

Les grèves ne sont pas sans conséquences sur l’économie aquitaine :

  • L’effet “bouchon” de l’aéronautique : La moindre paralysie d’un site comme Dassault ou Thales entraîne des répercussions immédiates sur de nombreux sous-traitants de Gironde, Lot-et-Garonne et des Landes. Un arrêt de production de trois jours suffit à provoquer des retards en cascade jusqu’au niveau national.
  • Pénurie et hausses de prix dans l’agroalimentaire : En 2022, les grèves à Labeyrie et Marie Surgelés ont contribué à la raréfaction de certains produits clés lors des fêtes, impactant aussi la distribution (source : LSA Commerce & Consommation).
  • Défi pour les territoires ruraux : La fermeture temporaire d’usines dans la chimie ou le papier peut fragiliser l’ensemble du bassin d’emploi, parfois unique source d’activité locale hors tourisme.

Pour autant, plusieurs études réalisées par le Conseil Economique Social et Environnemental Régional (CESER Nouvelle-Aquitaine) ont montré que ces grèves, loin de nuire durablement à l’économie régionales, permettent souvent de préserver des savoir-faire et, dans certains cas, d’obtenir de meilleures garanties sociales sur le long terme.

Mouvements récents et évolutions du dialogue social

L’intensification des grèves depuis la pandémie de Covid-19 a révélé deux tendances :

  • Multiplication des actions coordonnées : Les mobilisations de 2023 contre la réforme des retraites ont vu les salarié.e.s de différents sites industriels (Airbus, Sanofi, Smurfit Kappa) synchroniser leurs actions, menant à des blocages stratégiques (transport, livraisons, etc.).
  • Émergence des collectifs non syndiqués : De plus en plus souvent, des groupes informels prennent l’initiative d’organiser le mouvement, en particulier dans l’agroalimentaire ou le bois, parfois en dehors du cadre syndical classique, ce qui renouvelle en partie le dialogue social.

Par ailleurs, l’attention à la place des femmes dans l’industrie et dans les grèves est croissante, notamment du côté des PME agroalimentaires.

Pour aller plus loin : pistes d’action et réflexions collectives

  • Renforcer la transparence et la négociation dans les secteurs à fort risque social pour anticiper les conflits et prévenir les blocages prolongés.
  • Développer des espaces de dialogue intersectoriel, afin de rapprocher les réalités de la grande industrie et celles des PME souvent moins visibles.
  • Promouvoir la valorisation des métiers industriels, y compris dans les secteurs les plus touchés, pour attirer de nouveaux profils, notamment féminins et jeunes.
  • Favoriser la mutualisation d’outils et de bonnes pratiques issus des mobilisations passées pour améliorer les conditions de travail sur le long terme.

Regard d’avenir sur la cohésion en Aquitaine

Les grèves, si elles traduisent parfois des tensions vives dans le tissu industriel aquitain, témoignent aussi d’un profond attachement à la justice sociale, à la préservation des emplois et à la valorisation des savoir-faire locaux. Derrière les chiffres et les arrêts de production, l’enjeu demeure celui du dialogue : faire de chaque conflit un levier de progrès collectif, afin de bâtir une industrie régionale plus résiliente, solidaire et ouverte à la diversité des parcours professionnels.

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