Une géographie sociale du mouvement : secteurs les plus actifs et contextes régionaux

En Aquitaine, la contestation sociale s’est inscrite dans des enjeux nationaux – réformes des retraites, crises sanitaires, crises agricoles – mais prend aussi une expression locale, portée par des réalités propres à la région, entre ruralité, zones métropolitaines dynamiques et littoraux sous tension.

  • Bassin bordelais : Fortement impacté lors des grèves dans les transports et l’éducation, mobilisation renforcée par un tissu urbain dense et étudiant actif.
  • Pays Basque et Périgord : Mouvements agricoles et artisanaux, souvent relayés par de petits collectifs ou coopératives.
  • Pays du Lot-et-Garonne et Landes : Forte présence de mobilisations dans l’agroalimentaire et l’industrie (canard, fruiticulture, papeteries, etc.).

Transports et mobilité : un fort vecteur de mobilisation

Le secteur des transports est sans surprise l’un des plus visibles durant les tensions sociales en Aquitaine.

Le ferroviaire et la SNCF

  • Depuis les grèves de 2018 contre la réforme ferroviaire jusqu’aux mobilisations interprofessionnelles de 2019-2020, les cheminots du Sud-Ouest – notamment sur les lignes Bordeaux-Hendaye, Bordeaux-Agen ou encore Bordeaux-Arcachon – ont été en première ligne. Selon la SNCF Nouvelle-Aquitaine, l’absentéisme en période de grève a fréquemment dépassé 60%, paralysant parfois plus de 80% du trafic régional (Source: Sud Ouest, SNCF).
  • On se souvient de Noël 2019 où, à Bordeaux-Saint-Jean comme à Bayonne, des dizaines de trains supprimés ont eu un impact direct sur la population.

Le transport urbain

  • TBM (Transports Bordeaux Métropole) a connu de nombreuses grèves touchant bus, tram, agents d’entretien. En 2022, les revendications sur les salaires et la sécurité (après plusieurs agressions d’agents) ont mené à des interruptions partielles sur plusieurs lignes principales.
  • Les mobilisations se sont également étendues à d’autres agglomérations : Bayonne, Pau, Agen, qui partagent toutes une problématique d’attractivité salariale et de conditions de travail.

Santé, médico-social : à l’avant-poste de la crise sanitaire

Le secteur de la santé et du médico-social a été au cœur de la contestation, particulièrement exacerbé depuis 2020, mais déjà mobilisé auparavant.

  • CHU de Bordeaux : Dès 2019, un grand mouvement multipartite s’est engagé, rassemblant infirmier(e)s, aides-soignant(e)s et personnels administratifs pour demander de meilleures conditions de travail, des recrutements et l’augmentation du budget des services d’urgence (Source: France Bleu Gironde).
  • Ehpad et services à la personne : Plusieurs établissements des Landes et de Dordogne ont entamé en 2021 des mouvements contre la hausse des cadences, le manque de personnel et les revalorisations salariales encore jugées insuffisantes après la crise du Covid-19.
  • À l’hôpital de Pau, les mobilisations sur les lits supprimés en pédiatrie (été 2023) illustrent la convergence entre patients, personnels et riverains, créant une dynamique de solidarité propre à certaines villes moyennes d’Aquitaine (Source: La République des Pyrénées).

Éducation : la constance des revendications, l’ampleur des grèves

En Aquitaine, l’Éducation nationale, de la maternelle au lycée, s’est distinguée par la fréquence et l’ampleur de ses mobilisations.

  • Réforme du bac, retraites et conditions de travail : De 2018 à 2023, les journées de grève nationale ont toujours eu un écho très fort à Bordeaux, Bayonne, Agen, Pau et leurs académies. En janvier 2022, plus de 60% de grévistes ont été recensés dans certains collèges et lycées de Gironde (Source: Sud Ouest).
  • Mouvements étudiants et précarité : L’université de Bordeaux est régulièrement le siège d’occupations, de manifestations sur l’accès aux bourses, les conditions de logement et la précarité étudiante – un phénomène fortement aggravé durant la pandémie.

Agroalimentaire et agriculture : une tradition de mobilisation rurale

La ruralité d’Aquitaine se traduit par un engagement syndical agricole vif, qui a pris un relief national ces derniers mois.

  • Mouvements récents : En janvier 2024, les blocages routiers autour d’Agen, Libourne ou Mont-de-Marsan, menés par la Coordination rurale, la FDSEA et les Jeunes agriculteurs, ont mis en avant la crise du revenu agricole, la concurrence internationale et la défense des exploitations familiales. Des milliers de tracteurs mobilisés, parfois des centres logistiques entiers (Auchan, Leclerc) sous blocus temporaire.
  • Crise de la grippe aviaire : Les éleveurs de canards dans les Landes (40) ont mené plusieurs actions de protestation devant les préfectures pour obtenir reconnaissance et indemnisations adéquates.
  • Marées humaines pour l’irrigation : L’été 2022 a vu se multiplier les « opérations escargot » et des actions « coup de poing » pour défendre l’irrigation et lutter contre certaines mesures environnementales perçues comme menaces à l’activité agricole.

Industrie et entreprises locales : mutations et tensions

L’industrie, confrontée à des mutations profondes, reste parmi les secteurs les plus syndiqués et combatifs d’Aquitaine – y compris sur des enjeux d’emploi et de transition écologique.

  • Aéronautique et sous-traitance : L’écosystème Airbus, Thales, Dassault et la myriade de PME sous-traitantes (principalement autour de Mérignac et sur l’axe Bordeaux-Toulouse) ont connu d’importants débrayages suite à la crise post-Covid. Entre 2020 et 2022, selon l’Usine Nouvelle, ce sont plus de 4 500 suppressions de postes annoncées dans la filière aéronautique régionale.
  • Papeteries et industries du papier : La fermeture controversée de la papeterie de Facture-Biganos (Gironde), jusqu’à 350 emplois menacés, a suscité des manifestations et cortèges rassemblant salariés, familles et élus.
  • Agroalimentaire industriel : Les salariés des conserveries, laiteries et abattoirs ont manifesté pour des revalorisations salariales et la défense des outils de production face à la montée en puissance des groupes nationaux (Source: Sud Ouest, France 3 Aquitaine).

Les services publics : mobilisations d’ampleur et solidarité intercatégorielle

L’Aquitaine n’a pas échappé à la vague nationale de mobilisation des agents des services publics : fonction territoriale, Education, Santé, mais aussi La Poste, EDF-GDF, SNCF ou Police.

  • Mobilisations interpro, réforme des retraites : Les journées de grève de 2023 ont été marquées par une participation massive (Gironde, Pyrénées-Atlantiques et Lot-et-Garonne en tête), avec des records de cortèges à Bordeaux et Pau (parfois plus de 50 000 personnes recensées selon les syndicats).
  • Justice et pénitentiaire : Les surveillants de la maison d’arrêt de Gradignan, de Bayonne ou de Pau sont régulièrement en mouvement sur les questions de surpopulation carcérale et de sécurité, rejoignant les préoccupations nationales (Source: France Bleu).

Les « oubliés » du mouvement : précaires, jeunes travailleurs et nouveaux collectifs

Il ne faut pas sous-estimer la montée de mobilisations locales sur d’autres secteurs moins couverts médiatiquement : restauration rapide, nettoyage, sécurité privée, travailleurs saisonniers – notamment sur la côte atlantique ou dans le secteur viticole. Ces mobilisations émergent via de nouveaux collectifs, souvent hors syndicats traditionnels, avec un mode d’action parfois plus spontané :

  • Hôtellerie-restauration : Grèves de serveurs à Arcachon, kiosques fermés à Biarritz pendant la saison estivale 2023, appels à la grève pour des conditions de logement dignes.
  • Syndicalisme de jeunes précaires : Mobilisations autour de l’économie collaborative (livreurs à vélo, intermittents du spectacle à Bordeaux ou à Pau), souvent coordonnées sur WhatsApp ou Signal, avec le soutien de la CGT ou de la CNT, selon les situations.

Raisonner au-delà des chiffres : les enjeux derrière les mobilisations

Derrière la diversité de ces luttes se dessine la réalité d’une Aquitaine dynamique, mais où les mutations économiques, démographiques et écologiques poussent les acteurs à inventer de nouveaux modes d’action. Les mobilisations témoignent d’une capacité d’adaptation : grèves longues dans les transports ou la santé, mobilisations éclaires chez les jeunes travailleurs, manifestations collectives en ruralité… Dans tous les cas, elles cristallisent des revendications portées par deux moteurs :

  1. L’exigence de reconnaissance salariale et de meilleures conditions de travail ;
  2. L’inquiétude face à la précarisation de l’emploi et à l’évolution rapide des métiers.

Toutes ces mobilisations dessinent une carte sociale mouvante, mais structurée par l’attachement au dialogue collectif et la solidarité interprofessionnelle. Elles rappellent que, si les contextes changent, la capacité à se mobiliser pour les droits fondamentaux du travail demeure vivace en Aquitaine.

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