Salariés précaires en Aquitaine : de qui parle-t-on ?

En Aquitaine comme ailleurs, la précarité de l’emploi ne cesse de croître. Il s’agit d’un phénomène protéiforme : travailleurs en CDD, intérimaires, saisonniers de l’agriculture ou du tourisme, AESH dans l’Éducation Nationale, aides à domicile, livreurs de plateformes numériques… Selon les derniers chiffres de l’INSEE Nouvelle-Aquitaine, plus de 15 % des salariés de la région étaient en contrat dit “précaire” fin 2022, avec des pics dépassant les 40 % dans certains secteurs : hôtellerie-restauration, services à la personne, agriculture (source : INSEE 2023, DARES, URSSAF).

Face à la fragmentation du travail, la mobilisation collective peut sembler plus difficile qu’ailleurs. Pourtant, l’Aquitaine, terre de luttes sociales et de solidarité, a vu émerger de nombreuses actions collectives portées par les salariés précaires eux-mêmes, souvent en lien avec des syndicats, des collectifs citoyens ou associatifs.

Des bastions de mobilisation collective : retour sur les grands mouvements régionaux

La région aquitaine s’illustre par la diversité de ses mouvements sociaux portés par des salariés précaires.

  • Les saisonniers agricoles : Principal poumon agricole de France, la Nouvelle-Aquitaine accueille chaque année plus de 100 000 saisonniers agricoles, principalement pour les vendanges et la récolte des fruits (source : MSA, 2022). En 2019 et 2021, de multiples mobilisations se sont déroulées dans le Lot-et-Garonne, le Médoc, le Pays Basque : rassemblements devant les préfectures, pétitions pour l’accès au logement, grèves pour l’augmentation du SMIC agricole. Le collectif “Justice pour les saisonniers”, fondé en 2017, a obtenu la mise en place de cellules de médiation départementales pour l’hébergement d’urgence (source : Sud Ouest).
  • Femmes de ménage des hôtels et de la grande distribution : À Bordeaux, les 70 femmes de chambre de la société Elior (sous-traitance du groupe Accor) se sont organisées en novembre 2018 pour revendiquer de meilleures conditions de travail et l’intégration directe par les hôtels partenaires. Grève, occupation de halls d’hôtels, solidarité avec des syndicats (CGT-HPE, CNT), et négociations à la mairie ont amené à une hausse des salaires en 2019 (source : France Bleu Gironde, L’Humanité).
  • AESH et personnels précaires dans l’Éducation : De 2019 à 2023, la mobilisation des AESH (Accompagnant.es d’Enfants en Situation de Handicap) s’est amplifiée en Gironde, Dordogne, et Landes. Des marches ont été organisées à Bordeaux pour réclamer des contrats stables, une meilleure rémunération, l’accès à la formation. En juin 2022, plus de 500 AESH ont manifesté dans la région, obtenant, après des grèves interprofessionnelles, l’ouverture de discussions sur des groupements départementaux d’employeurs (source : Sud Ouest, France 3 Nouvelle-Aquitaine).
  • Lutte des livreurs de plateformes numériques : Livraison à vélo rime souvent avec statut d’auto-entrepreneur sous pression. En 2021, les livreurs de Deliveroo et Uber Eats ont organisé plusieurs grèves collectives à Bordeaux pour dénoncer la baisse des tarifs, l’absence de protection sociale et la déconnexion arbitraire des comptes. L’association CLAP33 et des collectifs indépendants ont accompagné des recours prud’homaux et popularisés la lutte pour la reconnaissance de leur statut de salarié (source : Rue89 Bordeaux, Mediapart).
  • Intérimaires et agents de sécurité : En 2022, à Bègles, des intérimaires de la logistique (plateformes Cdiscount, Geodis…) ont débrayé suite à la multiplication des contrats courts, exigeant des passages en CDI. Le mouvement, soutenu par la CGT et la CFTC, a débouché sur la reconduction de 80 % des contrats après négociation (France 3, presse locale).

Les formes d’action collective privilégiées par les précaires

La précarité n’empêche pas l’inventivité et la solidarité. Les modes d’action s’adaptent à chaque situation, mais on retrouve des constantes spécifiques au territoire aquitain.

  • Pétitions et mobilisations sur les réseaux sociaux : Face au risque d’isolement, les salariés précaires utilisent largement Facebook, WhatsApp ou Telegram pour se coordonner, lancer des alertes, exiger des négociations ou populariser leur combat (par exemple, groupes “Saisonnier-e-s en lutte en Nouvelle-Aquitaine”).
  • Grèves courtes, débrayages collectifs, “droit de retrait” : Les débrayages spontanés sont fréquents lors de fortes tensions (périodes de récolte, pics d’activité touristique). En 2022, le droit de retrait a été invoqué collectivement par des agents de nettoyage exposés à l’amiante dans le bassin d’Arcachon, obtenant une enquête de l’Inspection du travail (source : La Dépêche du Bassin).
  • Actions symboliques : Occupations (halls d’hôtels, locaux municipaux, sièges d’entreprise), flashmobs, livraison symbolique de bulletins de paie “fictifs” devant les préfectures pour dénoncer la pauvreté du “travail précaire”.
  • Participation à des coordinations et collectifs interprofessionnels : Les salariés précaires se regroupent dans des coordinations régionales, comme le Collectif Intermittents et Précaires de Bordeaux, ou participent à des “Assemblées générales pour les travailleurs précaires”, aux côtés de syndicats ou d’associations (ex : Attac 33, Solidaires, CNT SO, le DAL, etc.).

De l'action collective locale à l'avancée concrète : quels acquis ?

Les luttes portées par les salariés précaires en Aquitaine ne sont pas que symboliques : elles aboutissent parfois à des avancées concrètes, bien qu’encore souvent à conquérir.

  • Vers de nouveaux droits : à l’issue d’une vaste mobilisation des saisonniers agricoles en Lot-et-Garonne en 2017-2018, la MSA a renforcé ses dispositifs d’aide à l’hébergement et diffusé des guides simplifiés sur l’accès à la santé (source : MSA Sud Aquitaine). En parallèle, l’État a ouvert des guichets spécifiques pour le dépôt de plaintes collectives.
  • Sur le plan juridique : les actions collectives menées par les travailleurs de plateformes ont permis, à Bordeaux dès 2021, l’obtention de plusieurs jugements prud’homaux requalifiant la relation contractuelle en contrat de travail salarié, suivant la jurisprudence nationale du Conseil de Prud’hommes de Paris (source : Le Monde, Rue89 Bordeaux, 2021). Cela offre un précédent pour d’autres recours collectifs.
  • Négociation et sécurisation de l’emploi : plusieurs mouvements d’intérimaires en logistique, ou de nettoyeurs dans le secteur hospitalier à Pau (2022), ont abouti à la réduction du recours systématique à l’intérim et à l’intégration en CDI d’une partie du personnel, sous pression publique. À la clé : titularisation ou prolongement de mission, et amélioration de certaines primes (source : France 3 Nouvelle-Aquitaine).
  • Reconnaissance de la pénibilité et dispositifs de médiation : grâce à l’action des collectifs AESH, plusieurs départements d’Aquitaine ont mis en place un accès prioritaire au bilan de compétences, des cellules d’écoute, voire des “CDI d’accompagnement”, tout en faisant remonter au ministère le besoin d’un vrai statut. À ce jour, 23 % des AESH en Nouvelle-Aquitaine sont en CDI, contre 14 % en 2019 (source : Éducation Nationale - Recteur de Bordeaux, juin 2023).
  • Solidarité interprofessionnelle : les collectifs aquitains ont souvent joué un rôle de catalyseur grâce à la mutualisation des expériences. Les rencontres entre livreurs, aides à domicile et agents d’entretien ont permis la création de “syndicats de base”, d’ateliers de défense des droits du travail, ou d’initiatives pour faciliter la mutualisation des transports et logements, notamment en Dordogne et dans le Lot-et-Garonne (source : ATD Quart Monde, Secours Catholique 2022).

Ce qui fait la différence en Aquitaine : quelques spécificités locales

  • Un tissu rural vivant : la forte présence agricole, l’essor du tourisme saisonnier, génèrent une mobilisation des précaires souvent rurale, moins visible, mais capable de créer un effet boule de neige localement (ex : grève des coupeurs d’asperges du Médoc relayée par les médias régionaux en 2021).
  • Un réseau associatif puissant : structures comme Emmaüs, Solidaires, ou les Centres Sociaux Ruraux jouent un rôle déterminant pour accompagner les démarches collectives, offrir information et appui logistique aux salariés précaires.
  • La proximité avec la frontalière espagnole : Le Pays Basque aquitain voit de nombreuses initiatives communes entre travailleurs français et espagnols, surtout dans l’agroalimentaire et le tourisme, favorisant la circulation des savoir-faire militants (source : Euskal Herriko Laborarien Biltzarra).
  • L’ancrage universitaire : les universitaires de Bordeaux, Pau, et Biarritz travaillent avec les collectifs sur la question de la précarité, via la recherche-action et les enquêtes participatives, produisant des rapports repris par les décideurs (source : Observatoire des Mutations Agricoles, Université de Pau).

Perspectives : vers une solidarité renforcée et de nouveaux défis

En Nouvelle-Aquitaine, la dynamique des actions collectives portées par les salariés précaires est loin de s’essouffler. Chaque conquête – même partielle – nourrit la confiance et la détermination pour repenser ensemble le monde du travail, défendre la dignité et faire émerger de nouveaux modes d’action collectifs. La crise du pouvoir d’achat, l’impact de la réforme des retraites, la “plateformisation” du travail et l’essor du télétravail posent de nouveaux défis à la mobilisation. Ils poussent à inventer des solidarités inédites, à unir au-delà des statuts.

Ainsi, les initiatives nées en Aquitaine rayonnent parfois nationalement, contribuant à redessiner les contours d’un dialogue social où la voix des précaires porte et compte. Face à l’incertitude du lendemain, partager les expériences, s’organiser, militer ou s’entraider demeure en Aquitaine une force collective, porteuse de dignité et d’avenir commun.

Pour aller plus loin : - INSEE Nouvelle-Aquitaine : emploi et précarité - Sud Ouest – Dossiers sociaux - Rue89 Bordeaux – Luttes sociales - MSA Nouvelle-Aquitaine, rapports 2022-2023 - ATD Quart Monde Départemental, 2022-2023

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