Pourquoi et comment parler d’égalité femmes-hommes dans le monde du travail ?

Les lois pour l’égalité femmes-hommes en entreprise ne sont pas nouvelles en France. Depuis la loi Roudy de 1983, des étapes majeures ont été franchies : obligation d’égalité de rémunération, loi Copé-Zimmermann fixant des quotas dans les conseils d’administration en 2011, ou encore les récentes obligations de transparence salariale et l’Index d’égalité professionnelle depuis 2019. Mais écrire la loi ne suffit pas : la traduire dans la vie concrète des entreprises reste un défi majeur. En Aquitaine, comme ailleurs, la question de l’égalité professionnelle est centrale. Comment ces lois s’appliquent-elles chez nous ? Quels sont les résultats, les blocages, les progrès tangibles ? Quels outils les entreprises aquitaines utilisent-elles, et quels sont les retours des premiers concernés – les salariés ?

Une législation en évolution permanente

En France, l’arsenal législatif visant à réduire les inégalités de genre au travail est en expansion constante. Citons les textes phares, clefs de voûte du sujet dans les relations sociales :

  • La loi Roudy (1983) : première grande loi instaurant l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes.
  • La loi Génisson (2001) : négociation annuelle obligatoire sur l’égalité professionnelle.
  • La loi Copé-Zimmermann (2011) : quotas féminins dans les conseils d’administration (au moins 40% de femmes).
  • La loi Avenir Professionnel (2018) : instauration de l’Index d’égalité professionnelle et nouvelles obligations de transparence pour les entreprises de plus de 50 salariés.

La cible : plus de justice salariale, des promotions équitables, la fin des discriminations à l’embauche, un meilleur équilibre des temps de vie, etc.

Où en est la réalité dans les entreprises d’Aquitaine ?

La Nouvelle-Aquitaine compte 5,9 millions d’habitants et près de 2,5 millions d’emplois au total (Insee, 2023). La dynamique de l’emploi féminin y est forte : 47 % de la population active régionale est féminine, dépassant légèrement la moyenne nationale (source Insee). Pourtant, l’écart de salaires entre femmes et hommes persiste dans la région, même s’il tend à se réduire :

  • Écart de rémunération : 16,5% en moyenne en Nouvelle-Aquitaine selon l’Insee (données 2022), contre 17,3% au niveau national.
  • Taux d’emploi des femmes : 72,8% contre 75,5% pour les hommes (Insee, 2022).
  • Part de femmes cadres : 38% (en hausse constante sur les dix dernières années, source Apec).

La région n’est donc pas en retrait mais elle n’est pas non plus en avance spectaculaire par rapport au reste de la France. Certaines filières restent très masculines (bâtiment, industrie lourde), d’autres très féminisées (santé, social, petite enfance).

L’Index de l’égalité professionnelle : retours locaux et impact

Depuis 2019, toute entreprise de plus de 50 salariés doit calculer et publier son note à l’Index de l’égalité professionnelle. Cet Index est calculé sur 100 points, sur la base de plusieurs critères :

  1. L'écart de rémunération (40 points)
  2. L’écart de répartition des augmentations individuelles (20 points)
  3. L’écart de répartition des promotions (pour les entreprises de plus de 250 salariés, 15 points)
  4. Les augmentations au retour de congé maternité (15 points)
  5. La part de femmes dans les 10 plus hautes rémunérations (10 points)

Au niveau national, la moyenne s’établissait à 88 points/100 en 2023 (ministère du Travail). En Nouvelle-Aquitaine, des différences notables existent entre départements et secteurs :

  • La Gironde (où se concentre de grandes entreprises autour de Bordeaux) tire la moyenne régionale vers le haut, avec une note moyenne de 89. Les grandes structures (banques, industries agroalimentaires, aéronautique) affichent des scores élevés, souvent proches de 92-93.
  • Les Landes et le Lot-et-Garonne enregistrent davantage d’entreprises avec de plus faibles notes, notamment dans de nombreux PME de l’agroalimentaire, du bois ou du tourisme.
  • Dans les départements ruraux (Dordogne, Creuse), le manque d’informations et l’isolement de certaines entreprises rendent difficile une évaluation précise, mais les retours des inspections du travail soulignent une mobilisation progressive.

Parmi les freins constatés localement, selon les témoignages recueillis lors des consultations CSE ou de diagnostics menés par l’ARACT Nouvelle-Aquitaine :

  • Manque d’outillage RH (dans les PME de moins de 100 salariés)
  • Stéréotypes persistants à l’embauche ou dans l’attribution de fonctions à responsabilités
  • Rareté des données sexuées fiables (notamment pour les entreprises de moins de 50 salariés qui ne sont pas soumises à l’Index)

Mais l’Index est aussi un déclencheur de mises en conformité, de dialogue social plus riche, et de prise de conscience sur certaines inégalités parfois ignorées ou minimisées.

Des réussites à partager : retours d’expérience d’Aquitaine

Des entreprises en Aquitaine servent d’exemples dans la mise en œuvre des lois sur l’égalité femmes-hommes :

  • Aéronautique et spatial (Bordeaux – Mérignac) : de grandes entreprises comme Dassault Aviation ou ArianeGroup ont lancé des plans d’action dédiés pour augmenter la représentation des femmes dans l’encadrement technique et la R&D. Chez ArianeGroup, la « Mission égalité » a permis de doubler le taux de femmes promues cadres supérieurs en cinq ans (2018-2023, source internes entreprises).
  • Start-ups girondines : dans le numérique, de jeunes pousses (ex : Yescapa, Qwant ou Wikicampers) recourent à la labellisation « Egalité professionnelle » proposée par l’AFNOR. Cette démarche volontaire rend le sujet visible et favorise la pratique du mentorat ou la flexibilité des horaires pour les parents.
  • Viti-viniculture (Médoc, Bergerac) : plusieurs caves coopératives et domaines familiaux participent, via la MSA ou la Chambre d’agriculture, à des programmes de mixité dans les métiers traditionnellement masculins (cave, tracteur, chef de culture). L’anecdote revient souvent : la première femme œnologue ou maîtresse de chai finissant par ouvrir la voie à d’autres.

D’autres secteurs s’engagent aussi, de l’économie sociale et solidaire à la grande distribution ou dans l’agroalimentaire, avec le soutien d’organismes territoriaux (Direccte, ARACT).

Témoignage recueilli lors d’une matinale organisée par l’ARACT à Agen :

« Chez nous, la sensibilisation, c’est un travail au quotidien. Il faut expliquer pourquoi la promotion de l’égalité femmes-hommes n’est pas qu’une affaire de chiffres mais d’ambiance, d’équilibre, de confiance… Depuis deux ans, le malaise né de certains commentaires sexistes a reculé, juste parce qu’on en parle ensemble » (Responsable RH, PME industrielle, Lot-et-Garonne).

Points de vigilance et résistances repérées au niveau local

Même si des progrès existent, des leviers restent à activer et des freins, parfois inattendus, perdurent :

  • Le plafond de verre restant élevé pour les femmes dans les postes à plus hautes responsabilités. En Nouvelle-Aquitaine, seul 1 dirigeant sur 5 est une femme (croisement INSEE, 2023 et Observatoire des inégalités).
  • Astuces “de contournement” détectées sur l’Index : certains employeurs gonflent artificiellement les promotions féminines à la veille du bilan annuel pour atteindre le score réglementaire.
  • La charge mentale et les horaires : les écarts d’accès aux postes avec horaires décalés, astreintes ou mobilité sont encore significatifs (données DARES, 2023).
  • Les inégalités persistantes dans les emplois précaires : dans l’intérim, la saisonnalité agricole, ou l’hôtellerie-restauration, le flou demeure sur la réalité de l’application des droits.

À cela s’ajoutent de réelles inégalités face aux violences sexistes au travail : le Défenseur des droits mentionne régulièrement, dans ses rapports (2023), le besoin d’accompagnement spécifique en milieu rural et dans les TPE/PME, principales entreprises du tissu économique aquitain.

Des outils régionaux et des ressources pour avancer

La Nouvelle-Aquitaine met à disposition des entreprises et des salariés plusieurs dispositifs ou ressources, souvent portées ou cofinancées par la Région, l’État, ou des réseaux associatifs :

  • ARACT Nouvelle-Aquitaine : accompagne les diagnostics égalité et propose des modules de formation, notamment à destination des petites structures.
  • Pôles Emploi et Cap Emploi : accompagnent les reconversions féminines vers des secteurs « non mixtes ».
  • Réseaux associatifs (CIDFF, l’APIAF, FCE) : aident les femmes à accéder à l’entreprenariat ou à des postes techniques et d’encadrement.
  • Plateformes en ligne : « Egapro » pour l’auto-évaluation des entreprises (index-egapro.travail.gouv.fr), outils d’accompagnement CCI et MEDEF locaux.

Signalons enfin l’initiative régionale « Talents au féminin Nouvelle-Aquitaine », qui chaque année met en lumière des carrières de femmes inspirantes et des parcours de promotion interne réussis.

Une dynamique perfectible, mais réelle, porteuse de dialogue collectif

La photographie de l’égalité femmes-hommes dans les entreprises d’Aquitaine est nuancée. Partout, la législation impulse des changements bienvenus : la progression de l’Index, la multiplication des chartes et des plans d’action sont là pour le montrer. Cependant, il reste essentiel de poursuivre, de renforcer la prévention contre les discriminations, d’aller plus loin dans l’accompagnement des TPE et PME, et de travailler sur la culture d’entreprise au quotidien.

La force du collectif—syndicats, associations, employeurs responsables, organismes spécialisés—demeure clé pour transformer les progrès sur le papier en réalités vécues. Les lois peuvent tracer la direction ; c’est, sur le terrain, le dialogue et l’engagement de toutes et tous qui permettront à l’Aquitaine d’incarner pleinement cette ambition d’égalité dans le travail. Reste à chacun, syndiqué ou non, salarié, employeur, représentant du personnel, parent ou jeune entrant dans la vie active, de se saisir du sujet et de continuer à faire vivre cette cohésion… au féminin comme au masculin.

Sources : Insee Nouvelle-Aquitaine : Statistiques régionales emploi et salaires (2022-2023) ; ARACT Nouvelle-Aquitaine : rapports d’activité et retours d’expérience ; Ministère du Travail : Index de l’égalité professionnelle (2023) ; Observatoire des inégalités ; Defenseurdesdroits.fr (baromètre 2023) ; Apec, DARES (2023) ; CIDFF Gironde, initiatives régionales.

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