Des évolutions majeures qui transforment le paysage du dialogue social

Depuis une décennie, la France a connu une succession de réformes du droit du travail au rythme soutenu. Difficile, même pour les initiés, d’en suivre toutes les ramifications, d’autant que chaque modification législative trouve des échos spécifiques sur les territoires. En Aquitaine, région marquée par une grande diversité de filières, un tissu de PME très dense et des réalités sociales contrastées, ces réformes bouleversent profondément la pratique et la culture du dialogue social.

Rappels sur les grandes réformes et leur esprit

Depuis les lois Macron (2015), la « Loi travail » (El Khomri, 2016) et, surtout, les Ordonnances Macron (2017), la structure du droit du travail français a été profondément remaniée. Les grands axes comprennent :

  • La primauté accrue des accords d’entreprise sur les accords de branche
  • La fusion des instances représentatives du personnel en Comité Social et Économique (CSE)
  • La simplification des licenciements économiques
  • L’encadrement plus strict des indemnités prud’homales
  • Le développement de la négociation collective dans les PME

Ces changements visent à « moderniser » le marché du travail, à flexibiliser l’emploi, à inciter au dialogue direct entre salariés et employeurs, mais nombre d’acteurs voient également des risques de fragilisation du dialogue social, en particulier pour les structures les plus petites ou les secteurs les moins syndiqués.

L’Aquitaine : une région à la croisée de plusieurs tendances

L’Aquitaine, intégrée aujourd’hui à la Nouvelle-Aquitaine, compte plus de 290 000 établissements privés et plus de 1,7 million de salariés (INSEE, 2021). Le tissu est très majoritairement composé de PME et de TPE :

  • 80% des entreprises ont moins de 10 salariés
  • Les secteurs clés : l’agroalimentaire, l’aéronautique, le bâtiment, le tourisme et l’économie sociale

Avec un taux de syndicalisation légèrement inférieur à la moyenne nationale (environ 10%, INSEE, 2019), et des représentations du personnel parfois limitées dans les entreprises de petite taille, l’impact des réformes sur les modalités de dialogue social est particulièrement sensible.

Sur le terrain, syndicats et représentants des salariés témoignent souvent d’une « perte de repères » ou d’une « dilution » du dialogue, tandis que certains employeurs saluent les simplifications administratives.

La fusion des instances et l’arrivée du CSE : un virage structurant

L’une des évolutions majeures introduites par les ordonnances Macron est la création du Comité Social et Économique (CSE), remplaçant les DP, CE et CHSCT. Cette fusion, applicable depuis le 1er janvier 2020, bouleverse la représentation du personnel, particulièrement dans les PME, typiques de l’Aquitaine.

Les défis de la mise en place du CSE :

  • Perte de proximité : Pour de nombreux salariés de petites structures, le passage au CSE a été perçu comme une mise à distance, voire comme une centralisation du dialogue. La spécificité des missions santé, sécurité et conditions de travail peine parfois à trouver sa place au sein d’une instance plus généraliste.
  • Charge accrue pour les élus : Les membres du CSE voient leurs attributions multipliées, nécessitant des compétences et une formation renforcées, mais aussi plus de temps dédié, ce que les petites structures peinent à assumer.
  • Risque de moindre syndicalisation : Alors que le syndicalisme était déjà fragilisé dans la région, la « professionnalisation » du dialogue social et la complexité du CSE peuvent décourager l’engagement, particulièrement chez les jeunes ou dans les secteurs précaires.

Selon le Baromètre du dialogue social en Nouvelle-Aquitaine (ARACT, 2022), plus de 40% des membres de CSE interrogés estiment ne pas disposer des ressources nécessaires pour remplir leurs missions. Ce ressenti est plus marqué dans l’industrie agroalimentaire et le secteur de l’hôtellerie-restauration.

L’impact sur la négociation collective : un modèle à deux vitesses

Les réformes récentes laissent une place accrue à la négociation « de proximité », c’est-à-dire à l’échelle des entreprises. Pour les grandes entités régionales – comme Dassault Aviation à Mérignac, Thalès ou encore dans le vin – cela se traduit souvent par des protocoles plus adaptés et plus réactifs. Dans les PME et TPE, majoritaires en Aquitaine, la réalité est tout autre.

  • Des accords moins fréquents : D’après la DARES (Ministère du Travail), seulement 12% des entreprises de moins de 50 salariés étaient couvertes par un accord collectif en 2022.
  • Des accords parfois déséquilibrés : Là où les représentants du personnel ou syndicats sont peu présents, les négociations peuvent se faire directement avec des salariés mandatés, avec un risque d’inégalité d’information ou de pression.
  • Des thématiques traitées différemment : En Aquitaine, certaines filières (agriculture, services, ESS) innovent sur la QVT ou la lutte contre la précarité, tandis que d’autres peinent à aller au-delà des minima légaux sur les salaires et conditions de travail.

Si l’on ajoute à cela la montée en puissance du télétravail post-Covid, la digitalisation et la diversification des contrats, la négociation collective s’est transformée, mais pas toujours au profit d’un dialogue social renforcé.

L’enjeu fondamental de la formation et de l’accès à l’information

Un problème souvent sous-estimé, mais central en Aquitaine, est la question de l’accès à la formation pour les élus du personnel et les salariés participant au dialogue social. Les ressources allouées à la formation sont, dans de nombreux cas, insuffisantes pour permettre une appropriation efficace des nouvelles règles.

  • Selon l’ARACT, près de 32% des représentants du personnel déclarent ne pas avoir bénéficié de formation spécifique aux évolutions récentes.
  • Sur le territoire aquitain, les dispositifs d’accompagnement syndical (Union Départementale, Maison des Syndicats) observent une demande accrue d’accompagnement juridique, notamment sur la négociation d’accords atypiques (temps partiel, horaires flexibles…)

Dans un contexte où la complexité juridique augmente, le risque est grand que les salariés des petites structures soient désavantagés, faute d’outils pour « négocier d’égal à égal ».

Cas d’école : innovations et résilience aquitaines

Si le diagnostic est contrasté, la région Aquitaine n’est pas que spectatrice des mutations en cours. Plusieurs exemples récents montrent une capacité certaine – parfois discrète – à inventer de nouvelles formes de dialogue social, dans ou hors du cadre classique.

  • L’entreprise Ogeu (industrie de l’eau) a « co-construit » avec ses salariés un accord sur la conciliation temps de vie, associant CSE, syndicalistes, salariés-mandatés et représentants extérieurs.
  • Dans l’économie sociale, les SCOP d’Aquitaine expérimentent une gouvernance très inclusive où émerge parfois une hybridation des rôles entre élu, employeur et sociétaire, pour une co-décision sur les orientations stratégiques.
  • Des réseaux interentreprises, à l’initiative de syndicats ou d’organismes techniques (ARACT, Maison de l’Emploi de Bordeaux), favorisent la mutualisation d’expériences sur la santé au travail, notamment dans le secteur viticole et le BTP.

Ces initiatives restent souvent peu visibles au niveau national mais illustrent que, là où l’appui syndical est fort, où les élus sont formés et dotés de moyens, le dialogue social peut se réinventer, même dans les cadres contraints par la loi.

Risques persistants et points de vigilance pour demain

Face aux transformations du cadre légal, de nombreux acteurs du monde du travail en Aquitaine s’interrogent sur trois risques majeurs :

  • La perte d’une culture de concertation : Les réformes, en plaçant le dialogue davantage à l’échelle de l’entreprise, risquent d’amoindrir la dynamique collective portée traditionnellement par les branches et interprofessions.
  • L’aggravation des inégalités : Là où les moyens font défaut, les salariés les plus fragiles restent souvent en marge du dialogue, avec une exposition accrue aux risques (santé, précarité, discrimination...)
  • L’érosion de la représentation syndicale : En Aquitaine, le nombre de délégués syndicaux a reculé de 7% entre 2018 et 2022 selon la DGT, et la relève apparaît fragile dans certains secteurs (hôtellerie, aide à domicile, artisanat).

L’avenir du dialogue social dans la région dépendra beaucoup de la capacité à former, à informer, à accompagner les salariés et leurs représentants, mais aussi à reconnaître formellement dans toutes les instances, quel que soit leur format, l’importance du débat, du respect et de la transparence.

Perspectives régionales : construire un dialogue social renouvelé

La réalité aquitaine témoigne qu’aucune réforme n’est neutre. Au-delà des contraintes et des risques, les mutations à l’œuvre sont aussi des invitations à repenser le sens et l’utilité du dialogue social. Plusieurs pistes émergent, portées tant par les acteurs institutionnels que par les collectifs de salariés :

  • Soutenir la formation syndicale et l’accès aux aides régionales pour les délégués du personnel et les élus de TPE/PME.
  • Renforcer l’interprofessionnalité : des plateformes territoriales de dialogue pourraient mutualiser les ressources et les retours d’expérience, et éviter l’isolement des plus petits collectifs.
  • Valoriser les innovations sociales issues du terrain, en favorisant leur médiatisation et leur diffusion dans la région.
  • Inclure davantage les jeunes travailleurs dans les espaces de co-décision et les campagnes de sensibilisation syndicale.

L’enjeu, pour les années à venir, sera d’ouvrir le dialogue à toutes les voix, dans la diversité des réalités aquitaines, pour que la réforme ne rime pas avec délitement, mais avec progrès social partagé.

Sources : INSEE, DARES, ARACT Nouvelle-Aquitaine, Observatoire régional du dialogue social, Ministère du Travail, Direction Générale du Travail (DGT), Sud Ouest, La Tribune, Le Monde, Union Régionale CGT.

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