Face à la nécessité de renforcer la souveraineté économique, la relocalisation industrielle en Aquitaine se présente comme une dynamique porteuse, à la croisée des enjeux économiques, sociaux et environnementaux. Les caractéristiques du tissu aquitain – tradition industrielle, réseaux d’innovation et qualité de vie – combinées à une situation géographique stratégique, favorisent l’attraction de nouveaux projets. Parmi les filières identifiées, l’agroalimentaire, l’aéronautique, le numérique ou encore l’éco-construction offrent des opportunités concrètes pour rapatrier ou développer des unités de production. Les soutiens publics, l’appui des filières locales, la présence d’écosystèmes de formation et de recherche constituent autant d’atouts, sous réserve de surmonter les défis du foncier, des compétences et du financement. Une relocalisation choisie et concertée peut ainsi contribuer à une économie locale résiliente et solidaire, créatrice d’emplois de qualité et moins dépendante des aléas internationaux.

Pourquoi la relocalisation industrielle fait-elle débat ?

Depuis la crise sanitaire de 2020, la fragilité des chaînes de production internationale a été exposée au grand jour. Dépendance à l’Asie pour l’électronique, à l’Europe du Nord pour certains composants, difficultés à faire face à la demande en période de crise... Le constat est partagé : un tissu industriel local solide protège l’économie, favorise l’emploi de proximité et réduit la vulnérabilité aux chocs extérieurs (INSEE, 2022).

En Aquitaine, la part de l’industrie représente environ 13 % de l’emploi salarié, soit autour de 220 000 emplois, dans des secteurs variés : aéronautique, agroalimentaire, bois, chimie, mécanique... Le potentiel de rebond existe, mais il implique des choix stratégiques, des investissements et des politiques publiques volontaires. Il s’agit avant tout d’un défi collectif où chacun – entreprises, syndicats, associations, élus, citoyens – a sa part à jouer.

Atouts et spécificités de l’Aquitaine pour la relocalisation

  • Un héritage industriel et des savoir-faire ancrés : De Pau à Bergerac, de Bayonne à Libourne, le tissu industriel aquitain s’appuie sur des compétences éprouvées, des réseaux d'entreprises (clusters) et des laboratoires de recherche reconnus, à l’instar de la filière aéronautique à Mérignac (Dassault, Thales) ou la chimie verte autour de Lacq. La complémentarité entre grandes entreprises et PME/ETI de la région constitue un socle solide pour des projets de relocalisation.
  • Une position géographique privilégiée : L’Aquitaine bénéficie d’un accès aux marchés espagnol et du grand sud-ouest. Les infrastructures logistiques (ports de Bordeaux et Bayonne, réseau ferroviaire) ouvrent des perspectives pour la distribution et les échanges, tout en limitant les coûts logistiques.
  • Des écosystèmes d’innovation : La présence de pôles technologiques de premier plan (comme Aerospace Valley, Digital Aquitaine, Xylofutur) favorise la création de chaînes de valeur locales, la mutualisation des outils et la montée en compétences. Ces écosystèmes servent de passerelles entre la recherche, la formation et l’entreprise.
  • Un engagement territorial fort : De nombreuses collectivités territoriales (Région Nouvelle-Aquitaine, départements, communautés d’agglo) accompagnent projets industriels et relocalisations, via des aides financières, des solutions foncières, ou des dispositifs de formation, à l’image du plan « Transition industrielle » régional.

Relocaliser : quelles filières, quelles priorités pour l’Aquitaine ?

Loin de vouloir « tout relocaliser », l’enjeu est de cibler les productions à haute valeur ajoutée, stratégiques pour le territoire et porteuses d’emplois durables. Plusieurs secteurs se distinguent :

  • Agroalimentaire : Relancer l’abattage, la transformation et le conditionnement à l’échelle locale pour davantage de valeur ajoutée et de circuits courts. Exemples récents : la réouverture d’ateliers de découpe ou le développement de conserveries coopératives.
  • Aéronautique/défense/spatial : L’Aquitaine est un champion national, mais la sous-traitance et la production de composants critiques (pièces mécaniques de précision, électronique embarquée) restent largement sous contrôle extérieur.
  • Numérique et électronique de pointe : Avec le pôle Digital Aquitaine et des formations reconnues, des initiatives émergent pour rapatrier l’assemblage ou des services avancés, positionnant la région sur la sobriété numérique.
  • Énergies renouvelables et écoconstruction : Montage de panneaux photovoltaïques, fabrication de matériaux biosourcés (isolants bois, lin), développement de petites unités de production locale.
  • Chimie verte et bioéconomie : Valorisation des biomasses locales (forêts, industries agricoles) pour la fabrication de molécules biosourcées, marchés d’avenir.

Quels leviers pour réussir la relocalisation ?

Mobiliser l’écosystème local

L’une des clés du succès réside dans la capacité à activer la solidarité territoriale. Les réseaux existants (clusters, fédérations professionnelles), les organismes de formation (lycées techniques, CFA, universités) mais aussi le tissu associatif (structures de l’économie sociale et solidaire, SCOP, SCIC…) servent de tremplin à la relocalisation pour former-main d’œuvre, accueillir des porteurs de projets, favoriser la mutualisation des outils et des espaces.

Des soutiens publics majeurs

Les collectivités disposent d’une palette d’aides : subventions à l’investissement (matériels, R&D), prêts à taux préférentiels, garanties bancaires, exonérations foncières ou fiscales, dispositifs de formation personnalisés. Le plan France Relance, piloté par l’État, a injecté plus de 800 millions d’euros en Nouvelle-Aquitaine pour soutenir les relocalisations (Préfecture de région, 2023).

Innovation sociale et partenariats

Plusieurs exemples montrent que des projets collectifs, portés par des acteurs locaux, aboutissent à des relocalisations durables : relance d’un site industriel sous forme coopérative avec gouvernance partagée, montages multi-acteurs (entreprises/collectivités/associations), implication des salariés dans le capital… Cet engagement facilite l’ancrage territorial et la résilience sur le long terme.

Un cadre réglementaire et des clauses locales

La commande publique – premier levier d’investissement local – peut intégrer des clauses sociales ou environnementales et privilégier les productions issues du territoire. Cela suppose aussi d’affiner la réglementation européenne pour protéger les secteurs stratégiques et éviter le dumping social ou environnemental.

Enjeux et obstacles à la relocalisation en Aquitaine

Si l’opportunité est réelle, plusieurs limites existent et doivent être surmontées ensemble :

  • Accès au foncier industriel : En Aquitaine, la pression immobilière, notamment autour des grandes villes, contraint la disponibilité de terrains pour des usines ou ateliers.
  • Pénurie de compétences : De nombreux métiers industriels peinent à recruter (usineurs, soudeurs, techniciens de maintenance…). Former, attirer, fidéliser les jeunes et les personnes en reconversion doit devenir une priorité.
  • Montée en gamme et modernisation : Les relocalisations ne peuvent ignorer l’automatisation, la robotique, l’éco-conception : il s’agit de réinventer des sites performants, pas de reconstituer des schémas obsolètes.
  • Coût du travail et fiscalité : Les écarts avec certains pays restent importants. L’accent doit être mis sur la qualité, la flexibilité et la maîtrise de la chaîne logistique — au bénéfice d’emplois durables plutôt que précaires.
  • Financement des PME : À côté des grands groupes, la relocalisation impose de soutenir les PME locales (®isques, accès au crédit, ingénierie de projets).

Quelques réussites pour s’inspirer

  • La fromagerie Laiterie de la Lémance (Lot-et-Garonne) : a relocalisé une partie de sa production de fromages bio avec le soutien du Conseil régional, optimise circuits courts et emplois locaux.
  • Bastide Le Confort Médical (Landes) : cette PME de dispositifs médicaux a rapatrié l’assemblage de fauteuils roulants, pour plus de réactivité et de traçabilité sanitaire.
  • Trifyl (Territoire Tarn/Aquitaine) : plateforme innovante de valorisation des déchets pour développer une chimie verte à partir de ressources locales, soutenue par un consortium public-privé.
  • Bordeaux Technowest : accueille des start-up industrielles (drones, mobilités électriques, green tech) bénéficiant d’espaces mutualisés, d’accompagnement technique et de liens avec l’université.

Perspectives et chemin collectif

Relocaliser une industrie, c’est bien plus que ramener une machine ou une production : c’est tisser de nouveaux liens entre territoires, salariés, élus et consommateurs, dans une dynamique durable. Face aux crises systémiques et aux transitions (numérique, écologique), l’Aquitaine dispose d’atouts solides. Mais l’enjeu de la relocalisation s’adresse à toutes et tous : pour que ces opportunités bénéficient réellement au plus grand nombre, la concertation, la formation et l’innovation collective devront rester au cœur du projet.

Plus que jamais, la cohésion du monde du travail et la capacité à inventer ensemble des modèles robustes sont les meilleures garanties d’une industrie locale, créatrice d’emplois et respectueuse de notre territoire.

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