Une tradition de mobilisation étudiante bien ancrée

Mai 68 : un souffle venu de partout, y compris du Sud-Ouest

Si Mai 68 évoque Paris et le Quartier Latin, l’Aquitaine fut un foyer de contestation notable. À Bordeaux, une des plus anciennes universités de France, la grève générale du 13 mai bloque plus de 8 000 étudiants sur 12 000, tandis que les lycées (Montesquieu, Montaigne, Victor-Louis à Talence) se soulèvent à leur tour. On recense alors près de 40 % d’établissements scolaires perturbés sur toute la région (source : INA).

  • Les occupations d’amphithéâtres à Bordeaux s’accompagnent de la création de comités d’action inter-âges, qui fédèrent étudiants et jeunes ouvriers du port de Bordeaux ou de la base sous-marine.
  • Des slogans comme « Chartrons debout ! » (quartier ouvrier de Bordeaux), illustrent la jonction entre mobilisations lycéennes et salariales, une particularité du secteur.

Périgueux, Pau, Bayonne ne sont pas en reste. Des manifestations de plusieurs milliers de personnes (jusqu’à 6 000 selon l’hebdo La République des Pyrénées du 24 mai 1968) montrent que l’énergie du mouvement dépasse largement les grandes agglomérations.

Lycées, universités, écoles : la multiplicité des foyers d’action

  • En 1986, la réforme Devaquet (projet de loi sur l'Université) cristallise une nouvelle jeunesse. Manifestations et occupations s’emparent de Bordeaux, qui devient un relais majeur du mouvement étudiant.
  • En 2006, le Contrat Première Embauche (CPE) voit 4 500 étudiants et lycéens défiler de la place de la Victoire à la préfecture, interrompant le tramway sur son passage (source : Sud Ouest, 31 mars 2006).
  • Les campus de Pessac et Talence sont le théâtre de « nuits debout » et d’assemblées générales massives, mobilisant jusqu’à 3 000 étudiants simultanément (source : France 3 Nouvelle-Aquitaine, mars 2006).

Jeunes actifs et précaires : du terrain syndical à la rue

Les jeunes actifs, souvent confrontés à la précarité, ne restent pas spectateurs - ils s’organisent eux aussi. On observe ce phénomène lors des mobilisations contre la réforme des retraites, notamment en 2010, puis en 2023.

  • Mobilisation interprofessionnelle : En octobre 2010, alors que la réforme repousse l’âge légal de départ à la retraite, CGT Jeunes et Solidaires Étudiants organisent des cortèges distincts, certains rejoignant les dockers et agents hospitaliers de Bordeaux. 800 jeunes actifs de moins de 30 ans participent au blocage du dépôt pétrolier d’Ambès, paralysant temporairement l’approvisionnement régional (source : Le Monde, 20 octobre 2010).
  • Emplois précaires et collectifs émergents : Depuis les années 2010, des collectifs de jeunes intérimaires, livreurs et travailleurs saisonniers s’expriment dans les secteurs viticoles du Médoc et sur le port de Bayonne (cf. Mediapart, dossier saisonniers 2015).
  • Grèves post-Covid : En 2020-2021, la crise sanitaire renforce l’engagement des jeunes en contrats courts : piquets de grève dans la grande distribution à Mérignac ou rassemblements de jeunes agents de propreté à Pau, relayés par des syndicats étudiants mais aussi la CGT et Solidaires.

Le rôle des réseaux sociaux dans la mobilisation des jeunesses aquitaines

Dès les années 2000, l'usage d'Internet change la donne. À partir de 2006, les « flash mobs » deviennent une arme de mobilisation rapide à Bordeaux, permettant de rassembler en quelques heures plusieurs centaines de jeunes pour protester contre le CPE ou soutenir les cheminots (cf. France Info, mars 2006).

  • La plateforme Facebook joue un rôle crucial dans la coordination des manifestations contre Parcoursup en 2018 : groupes privés, messageries instantanées, sondages pour décider des blocages de lycée (source : Le Figaro Étudiant, avril 2018).
  • En 2023, TikTok et Twitter (désormais X) permettent aux jeunes “actifs” d’orchestrer des opérations éclair, comme le blocage du Campus Victoire ou les actions de solidarité en faveur des caissières licenciées à Bordeaux-Lac.

Alliances et solidarités intergénérationnelles : une caractéristique locale

  • Des cortèges mixtes : En Aquitaine, les cortèges recueillent souvent la présence de plusieurs générations ; jeunes apprenti·e·s, étudiants en BTS, salariés précaires, et retraités, notamment lors des rassemblements contre la réforme de l’assurance chômage en 2021 (plus de 3 500 personnes dans les rues de Bordeaux selon Sud Ouest, 5 juin 2021).
  • Des "AG inter-âges" : Sur le campus de Pessac, des assemblées générales rassemblent régulièrement enseignants, personnels administratifs, et étudiants. Les débats parfois houleux aboutissent souvent à des prises de position collectives, accompagnées de communiqués intersyndicaux, une particularité remarquée rapportée par Mediapart en 2023.

Les syndicats étudiants locaux (UNEF, FAGE, Solidaires), associés aux syndicats de branche, coordonnent des actions convergentes : blocages de campus synchronisés avec des débrayages dans les centres hospitaliers ou dépôts logistiques, démontrant une volonté forte de faire front commun.

Moments forts, revendications et héritages

  • Des revendications plurielles :
    • En 1995, lors de la grande grève contre le « plan Juppé », les universités publiques de Bordeaux connaissent des taux de grévistes étudiants supérieurs à 60 % d’après l’université Bordeaux III. Les motivations: défendre les retraites, exiger la création de milliers de bourses, mais aussi protester contre la précarisation des jeunes diplômés.
    • En 2009, les étudiants aquitains s’emparent de la contestation contre la LRU (Loi relative aux libertés et responsabilités des universités), défendant le service public et la démocratisation du supérieur, tout en créant des « comités de mobilisation » sur chaque campus.
    • En 2023, suite à la réforme des retraites, les revendications évoluent encore : âge de départ, conditions de stages, rémunération des jobs étudiants, accès au logement et droit au RSA pour les moins de 25 ans.
  • Des héritages persistants : La plupart des figures de la contestation étudiante bordelaise des années 1980-90 sont aujourd'hui impliquées localement, que ce soit dans la vie syndicale, associative, ou politique : la transmission des valeurs de solidarité perdure (cf. Témoignages recueillis pour le livre « Bordeaux en luttes » publié chez Atlantica, 2016).

De nouveaux enjeux pour les mobilisations de demain

  • L’urgence écologique et sociale : Depuis 2018, mobilisation croissante autour du climat – marches pour le climat à Bordeaux et Pau, avec une forte présence lycéenne. Près de 7 000 manifestants lors de la « Marche du Siècle » en mars 2019 dans l’agglomération bordelaise (source : France Bleu Gironde).
  • La question de la précarité énergétique et alimentaire : Associations étudiantes et amicales de jeunes travailleurs s’impliquent dans les distributions alimentaires (près de 2 000 colis distribués chaque semaine, d’après Les Restos du Cœur Gironde en 2023).
  • Innovation syndicale : Développement de syndicats étudiants locaux indépendants (par exemple l’ADEB à Bordeaux) et apparition de collectifs “multi-sectoriels” pour les jeunes travailleurs du numérique, de la restauration rapide et du BTP.

Un engagement qui façonne la société aquitaine

La mobilisation des étudiants et jeunes actifs d’Aquitaine incarne une énergie collective en mouvement, capable d’inventer des formes d’action innovantes et de tisser des alliances durables. Ces engagements, loin d’être anecdotiques, résonnent dans l’évolution des droits sociaux, du tissu local et du dialogue entre générations. La force des mouvements sociaux aquitains, c’est avant tout cette capacité à s’adapter, à s’entraider et à ouvrir la voie, constamment, pour une société plus juste et solidaire.

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