Comprendre la dynamique des mobilisations en Aquitaine

Depuis plus d’une décennie, l’Aquitaine fait régulièrement figure de territoire d’engagement, notamment chez les jeunes. Qu’ils soient étudiants, apprentis, jeunes salariés ou alternants, leur présence dans les mouvements sociaux locaux est chaque fois remarquée, et pour cause : ils y portent des revendications précises, en prise directe avec leur quotidien. Ce panorama vise à mettre en lumière la diversité et l’évolution de ces luttes en Nouvelle-Aquitaine, avec un focus particulier sur l’agglomération bordelaise, pôle étudiant majeur.

Des revendications économiques ancrées dans la précarité

L’un des traits les plus marquants des mobilisations étudiantes est la question de la précarité. Cette réalité s’est aggravée à partir de la crise financière de 2008 et s’est cristallisée lors des mobilisations contre la loi Travail (2016), la réforme des retraites (2019-2023) et surtout pendant la pandémie de Covid-19 (2020-2021). Les collectifs locaux comme l’UNEF Bordeaux, Solidaires étudiant-e-s, ou les réseaux d’aide alimentaire tels que la FAGE ont relayé les préoccupations suivantes :

  • Hausse des coûts de la vie étudiante : En 2023, la FAGE recensait une augmentation annuelle de plus de 10% du coût de la rentrée pour les étudiants bordelais, conséquence de la flambée des loyers, du prix des transports et de l’alimentation (La Dépêche).
  • Accès aux bourses et aides sociales : Les critères jugés trop restrictifs des bourses CROUS ou de l’aide régionale occasionnent de nombreuses mobilisations pour l’élargissement du système d’aides et la revalorisation des montants alloués.
  • Précarité alimentaire : Dès 2020, la Banque Alimentaire de Bordeaux Gironde faisait état d’une hausse de 36% des distributions auprès des étudiants (Sud Ouest).

Les étudiants et jeunes actifs bordelais, par exemple, ont mis sur pied des collectes hebdomadaires, des distributions de repas devant l’Université ou sur les parvis des IUT. Ce maillage solidaire témoigne de la gravité de la situation décrite.

Emploi : inégalités d’accès et exigences de dignité au travail

Derrière la problématique essentielle du revenu se cache un enjeu d’accès à l’emploi. De la loi El Khomri au mouvement “Jeunes dans la galère” de 2023, les manifestations aquitaines expriment :

  • La revendication d’un véritable statut pour les stagiaires et les alternants, qui déplorent la faiblesse de l’indemnité de stage ou les abus de recours à l’alternance à bas coût. En 2022 à Bordeaux, la “grève des stages non rémunérés” a rassemblé plus de 300 personnes sur le campus Montaigne-Montesquieu.
  • Des mesures pour l’emploi local des jeunes, face au chômage qui en 2022 touchait 18% des moins de 25 ans en Nouvelle-Aquitaine (INSEE).
  • Une dénonciation de la précarité des “petits boulots” étudiants : serveurs, livreurs, aide à domicile. Le collectif Jeunes Solidaires Aquitaine pointe la difficulté de faire respecter les droits du travail (non-respect des horaires, salaires impayés).

Logement : la crise continue à Bordeaux et dans les villes universitaires

La pénurie de logements étudiants, particulièrement à Bordeaux et Pau, est devenue ces cinq dernières années un motif d’exaspération et de mobilisation. Selon une enquête menée par l’AGEMP (Association Générale des Étudiants de Pau), 28% des étudiants paient un loyer supérieur à 400€ mensuels, une charge difficilement tenable sur un budget serré.

  • Constat d’exclusion : La pénurie touche en priorité les étudiants boursiers et ceux venus de l’étranger, premières victimes de la crise.
  • Pétitions, sit-in et occupations : En 2022, près de 400 personnes s’étaient ainsi réunies devant la mairie de Bordeaux à l’appel de collectifs étudiants, exigeant la construction de nouvelles résidences CROUS et l’encadrement du marché locatif de la métropole (Rue89 Bordeaux).
  • Mise en place de dispositifs alternatifs : certaines associations proposent désormais des logements solidaires intergénérationnels, mais le nombre d'offres reste insuffisant.

Le logement, facteur majeur d’inégalité, reste le “nerf de la guerre” selon de nombreux témoignages recueillis lors des marches étudiantes à Bordeaux ou Pessac.

Engager la transition écologique : une génération mobilisée

Les mobilisations étudiantes et de jeunes actifs en Aquitaine se distinguent également par la place croissante occupée par les revendications écologiques, portées notamment par les groupes “Youth for Climate Bordeaux”, “Extinction Rebellion Jeunesse” ou les syndicats étudiants.

  • Climat et justice sociale : Depuis 2019, les « marches pour le climat » à Bordeaux, Pau et Bayonne réunissent régulièrement plus de 7 000 participants (source : France 3 Nouvelle-Aquitaine, 2019).
  • Cantines et restauration durable : Des collectifs d’élèves en lycée et BTS réclament localement l’introduction d’aliments bio et locaux dans la restauration scolaire, ainsi que la réduction du gaspillage alimentaire. En 2022, en lien avec la Région Nouvelle-Aquitaine, 45% de la restauration collective utilise désormais des produits labellisés “bio” ou locaux (source Région Nouvelle-Aquitaine).
  • Transports collectifs : Les élèves et étudiants des campus décentralisés (Talence, Pessac, Agen) militent pour plus de bus et de vélos en libre-service, en alternative à la saturation du réseau tram de Bordeaux.

Les jeunes participent également à des actions directes non-violentes contre de grands projets jugés “climaticides” (élargissement de la rocade bordelaise, projets routiers ou aéroportuaires).

Contre les discriminations et pour l’égalité des droits

De nombreux mouvements étudiantes et jeunes actifs en Aquitaine se saisissent également des questions de racisme, de sexisme et de discriminations LGBTI+. L’université de Bordeaux Montaigne est le cadre régulier de journées d’action contre le harcèlement sexuel, le racisme et pour l’égalité d’accès à l’université.

  • Refus des violences sexuelles et sexistes : organisation de permanences de soutien, campagnes de lutte contre le harcèlement, pression pour la mise en place de structures universitaires d’écoute et de médiation. En 2021-2022, plus de 800 étudiants ont participé localement à des formations contre les violences sexistes (source Université de Bordeaux).
  • Actions pour l’inclusion : manifestations pour un meilleur accueil des personnes LGBTI+ dans les établissements, visibilité des luttes antiracistes, campagnes pour la sécurité des migrants étudiants.
  • Exigences d’équité universitaire : dénonciation des effets discriminants de la sélection à l’université (“Parcoursup”, filières bouchées), accès aux écoles supérieures sur critères sociaux.

Les collectifs locaux n’hésitent pas à interpeler les élus, la presse et les directions d’établissements pour exiger des changements concrets : adaptation des règlements intérieurs, renforcement des sanctions contre les discriminations, et augmentation du budget dédié à l’accompagnement social et psychologique.

Adapter le dialogue social local : forces et limites des mobilisations

Si les mobilisations des jeunes en Aquitaine sont souvent massives et créatives, elles se heurtent aussi à différentes limites :

  • Précarité militante : Beaucoup de jeunes portent la double casquette “bénévole-militant” et “travailleur précaire”, ce qui fragilise les collectifs sur la durée et épuise les équipes organisatrices.
  • Difficultés d’écoute institutionnelle : Les syndicats étudiants déplorent un manque de dialogue avec certains rectorats ou municipalités sur les thèmes du logement ou des transports.
  • Montée des répressions : Durant les mobilisations contre Parcoursup ou la loi Travail, des étudiants ont été victimes d’interpellations policières ou de sanctions disciplinaires. Amnesty International a relevé plusieurs incidents en 2020 et 2023 lors de blocages à Bordeaux et Pau.
  • Mais une capacité d’innovation : Les mouvements locaux parviennent souvent à forger des alliances atypiques, avec le monde associatif, les syndicats salariés, voire les chambres consulaires (exemple : actions communes pour le logement entre syndicats étudiants, Union des étudiants étrangers et Fédération des acteurs de la solidarité Aquitaine, 2021).

Perspectives et enjeux futurs pour la jeunesse en Aquitaine

La jeunesse aquitaine a su faire entendre des exigences qui, si elles s’inscrivent dans les grandes tendances nationales, trouvent ici des formes, des temporalités et des relais singuliers. Les prochaines années s’annoncent marquées par de nouveaux enjeux :

  • Le passage progressif vers la généralisation de la précarité.
  • L’affirmation d’une écologie sociale et accessible à toutes et tous.
  • La lutte contre le décrochage étudiant, accentué par les effets post-Covid.
  • Le maintien d’un dialogue social local ouvert, notamment avec les collectivités territoriales et le monde économique.

Déjà, des expérimentations originales voient le jour : budget participatif étudiant à Pau, cartographie solidaire des logements vacants à Bordeaux, plateformes citoyennes pilotées par des jeunes actifs. Une dynamique collective, inventive et ancrée dans le territoire, qui invite à poursuivre la réflexion et l’action afin de faire de l’Aquitaine un espace où la cohésion sociale s’appuie sur la parole, les attentes et l’engagement de sa jeunesse.

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